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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Une « Mégère » joyeuse
Vif, jeune, drôle, tendre, ouvertement éclectique, tel est le cadeau que la Comédie-Française nous offre en ce moment. La nouvelle « Mégère apprivoisée » de Shakespeare, dans la mise en scène du Lituanien Oskaras Koršunovas, nous parle de l’amour et du bonheur entre nos mains. Elle nous dit que la vie est créatrice uniquement quand nous allons au bout de nos rêves. Elle nous démontre aussi que le théâtre est un songe et qu’il est aussi la plus belle sublimation de la vie.
Tout commence dans la salle. D’entre les spectateurs apparaît Christophe Sly dit Christophe Martin ici (Christian Cloarec). Complètement éméché, il monte sur
scène et s’y endort. Lord (Michel Favori) propose au réveil de Sly de lui faire croire qu’il est lord, et pour qui d’aimables comédiens joueront l’histoire de l’acariâtre Catharina, que
personne ne veut pour femme à part un chasseur de dot dénommé Petruchio.
Du panneau blanc en plâtre, suspendu au-dessus du jeu, de multiples têtes et masques de toutes époques nous prennent à témoin. Dans sa composition et ses disproportions, ce bas-relief fait penser au célèbre Jugement dernier de Giotto, qui se trouve à Padoue, où se passe l’action de la pièce. Le décor de Jurate Paulekaite paraît brouillon, mais se révèle très fonctionnel. Il représente une sorte de théâtre de foire aux portes mobiles, avec des miroirs à l’intérieur. Les spectateurs voient de temps en temps leur propre reflet sur scène.
On sait que des travestissements de personnages abondent dans toutes les comédies de Shakespeare. Ici, les comédiens, tous habillés de noir, signalent les déguisements des personnages en prenant en main des planches de bois sur lesquelles sont accrochés les détails de leurs costumes. Chacun s’amuse avec ce drôle d’accoutrement à sa guise. Petruchio (Loïc Corbery), par exemple, joue avec une de ces planches, comme un torero avec sa muleta, se préparant à la première rencontre avec Catharina (Françoise Gillard). Les scènes de ce duo sont magistrales, denses, réglées comme un ballet, jusqu’aux éclats de regard. Loïc Corbery rend son Petruchio sûr de lui, joueur et vigoureux. Sa présence scénique est intense et jouissive. De son côté, Françoise Gillard, que tout destinait aux rôles de douces demoiselles, s’amuse à jouer une comédienne qui crée sur scène une querelleuse. Tous, légers, s’enthousiasment ici avec plaisir. À tour de rôle, les comédiens s’emparent de quelques simples instruments de musique pour accompagner leurs collègues.
Comme de coutume chez Koršunovas, l’œil du spectateur est constamment sollicité. Les détails pétillent, les références pullulent. La joute entre Gremio (Christian Gonon) en rappeur et Tranio (Pierre Louis-Calixte) en danseur disco est extrêmement drôle. D’autres algarades ludiques nous enchantent : la bonne douche imaginaire, par exemple, que prennent Petruchio et Grumio (Jérôme Pouly) après une longue route. Ainsi, Hortensio (Nicolas Lormeau) tourne le minuscule orgue de Barbarie en se présentant en professeur de musique. Ou encore, tous se penchent sur le côté en parlant de Pise. De même, le rire est assuré quand Baptista (Alain Lenglet) se déplace en ours à la Groucho Marx. Brad Pitt avec sa Lara Croft sont aussi de la fête. Pour sa part, Sly – que l’on aurait voulu voir s’activer davantage – se permet à la toute fin de douter de l’apprivoisement de la mégère. Que le diable l’emporte, puisque les spectateurs ne veulent que partager le bonheur des tourtereaux, qu’être là où un rêve vit, où règne le théâtre ! ¶
Marina Abelskaïa
Les Trois Coups
Voir l’entretien des Trois Coups avec Oskaras Koršunovas
Voir l’entretien des Trois Coups avec Loïc Corbery
La Mégère apprivoisée, de William Shakespeare
Mise en scène et lumières : Oskaras Koršunovas
Assistante mise en scène et interprète : Akvile Melkunaite
Avec : Michel Favory (un lord), Bruno Raffaelli (un pédagogue), Alain Lenglet (Baptista), Françoise Gillard (Catharina), Jérôme Pouly (Grumio), Laurent Natrella (Lucentio), Nicolas Lormeau (Hortensio), Roger Mollien (Vincentio), Christian Gonon (Gremio), Christian Cloarec (Christophe Sly), Julie Sicard (Bianca), Loïc Corbery (Petruchio), Shahrokh Moshkin Ghalam (le page Barthélemy et le tailleur), Pierre Louis-Calixte (Tranio), Benjamin Jungers (Biondello), Adrien Gamba-Gontard (Lucentio), Delphin (Curtis), Anneliese Fromont (l’Ouvreuse et un valet), Brigitte Boucher (la veuve, en alternance), Marie Gutierrez (la veuve, en alternance)
Interprète : Macha Zonina
Scénographie : Jurate Paulekaite
Costumes : Virginie Merlin
Musique originale : Gintaras Sodeika
Comédie-Française, salle Richelieu • place Colette • 75001 Paris
Location : 0825 10 1680
Métro : Palais-Royal, Musée-du-Louvre (1 et 7), Pyramides (7 et 14)
Parkings : Carrousel ou Petits-Champs
Du 8 décembre 2007 au 5 juillet 2008, en matinée à 14 heures et en soirée à 20 h 30
Durée du spectacle : 3 h 15 avec entracte
37 € | 26 € | 11 €
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