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16 mars 2008 7 16 /03 /mars /2008 22:00

Génération désenchantée


Par Éric Demey

Les Trois Coups.com


Tandis que, quarante ans après, les soixante-huitards rangés égrènent leurs souvenirs sur un mode médiatique convenu, Ronan Chéneau et David Bobée s’intéressent aux enfants de cette génération dorée. Ceux qui ont été éduqués à coup d’illusions perdues. Résultat : « Cannibales », un couple de trentenaires s’immole. Un appel aux flammes en réponse aux discours lénifiants de papa.

undefinedCannibales est le dernier volet d’un triptyque… L’année dernière, Fées, spectacle en salle de bains siphonné, fluide et magique, éclaboussait de talent. Quelques procédés ont glissé de la baignoire au salon : des tirades chuchotées à l’amplificateur, de très gros plans vidéo face caméra, le mélange du théâtre et de la danse, pour ne citer qu’eux. Surtout le propos est bien le même – comment retrouver l’esprit de révolte ? –, mais le dispositif moins intimiste. On est passé de l’eau au feu, du bifrontal au frontal, de trois à six interprètes, d’une heure à une heure quarante. Comme un enfant qui aurait grandi.

De drame en tragédie, la pièce s’ouvre sur l’immolation des deux amants dans un espace type loft new-yorkais décoré à la japonaise, à la japonaise comme l’imaginent les stylistes mondialisés. Décor standard pour un seppuku en ombres chinoises, qu’il va falloir expliquer. Pas de nihilisme anarcho-dostoïevskien en notre début de siècle. Du 20 au 21e étage, la révolte a baissé d’un ton. Alors pourquoi s’enflammer ?

Des personnages s’esquissent et des explications avec. Des vies sans bobos d’un couple d’urbains. La jeunesse, la rencontre, les envies, l’engagement. Puis métro, boulot, dodo, le chant funèbre de l’idéal qui se morfond dans la réalité. L’union, l’emménagement, le travail, et l’éventualité d’avoir des enfants : voilà le circuit de la phase adulte. Une histoire qui balance entre le trivial et l’envie de ne pas perdre espoir, que racontent de longues tirades en solo et en duo, tenues sur un mode distancié, ironique, parfois drôle. Elle est animale et inquiétante, lui plus débonnaire.

Chéneau et Bobée travaillent la synergie du texte et de la scène. Bobée chorégraphie sur ce que Chéneau écrit, et vice versa. Ils travaillent ensemble, au même moment, sur scène. Alors les passages parlés, chantés et dansés se succèdent. Plus qu’ils ne s’enchaînent. De qualité inégale, parfois à la limite de la performance. L’ensemble manque un peu de rythme et de liant. Le texte se perd en nostalgie à la Delerm et en évocations marketing type Brett Easton Ellis.

Mais aussi, sur le fil, sur un poteau ou le long d’une corde, des comédiens danseurs circassiens tissent leur toile autour du couple. Hommes-femmes-araignées, ils le menacent de leur appétit carnivore. Avec des corps en apesanteur, des corps technologiques d’une génération suspendue entre Spiderman et Matrix, ils figurent un futur mutique plus musclé que sensuel, techniquement épatant.

Mais aussi quelques séances rock de ballades unplugged rappellent sur scène l’adolescence révoltée. L’âge où la pensée, faute d’être déjà complexe, se fait lucide et tranchante. Quelques tirades volontairement simplistes viennent signifier d’où l’on vient, où brûle l’espoir. Tandis que les gestes se répètent, s’accumulent, s’uniformisent, c’est là qu’il faut chercher le feu sacré avant de s’entredévorer.

Mais aussi, l’embrasement – constat d’échec et promesse prométhéenne – succède à un magnifique monologue d’envie, de dégoût, de révolte. C’est Séverine Ragaigne qui le tient. Elle qui incarne un personnage tangent au cercle de l’action. Elle qui n’est ni lookée ni branchée. Elle, qui fait rire et rugir, accomplit avec jubilation ses morceaux de bravoure et produit les meilleurs moments de la pièce.

Alors, là ou j’avais plongé, je ne me suis pas enflammé. La faute à un excès d’esthétique, à un peu moins de fraîcheur et de soin dramaturgique ? Mais le théâtre de Chéneau et Bobée reste original, simple et inventif. Humain, engagé, intelligent, direct, moderne, politique, drôle, émouvant, décalé, questionnant, actuel et d’avenir. À suivre. 

Éric Demey


Cannibales, de Ronan Chéneau

Mise en scène et scénographie : David Bobée

Contact : Corinne Radice | 01 43 67 85 05

Avec : Yohann Allex, Claire Cordelette-Lourdelle, Éric Fouchet, Nicolas Lourdelle, Alexandre Leclerc, Séverine Ragaigne, Clarisse Texier

Création lumières : Stéphane Babi-Aubert

Création son : Jean-Noël Françoise et Frédéric Deslias

Création vidéo : José Gherrak

Régie générale : Thomas Turpin et Melchior Delaunay

Reprise lumière : Jérémie Cusenier

Construction décors : Tramber Regard | Atelier Akelman, avec l’aide des ateliers du C.D.N. de Normandie

Régie son : Stéphane Grouard

Régie plateau : Philippe Lesèque

Photos : © Sophie Colleu

Théâtre de la Cité-Internationale • 17, boulevard Jourdan • 75014 Paris

Réservations : 01 43 13 50 50

Du 6 mars au 5 avril 2008

Places : 21 €, 14 €, 10 € (moins de 30 ans)

Lundi tarif unique : 14 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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