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16 mars 2008 7 16 /03 /mars /2008 17:12

Une pièce majeure
et très contemporaine


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Declan Donnellan est de retour aux Gémeaux. Après « The Changeling » crée en 2006 et « Cymbeline » présenté en 2007, il monte « Troïlus et Cressida » de Shakespeare. La pièce, une variation sur la guerre de Troie, est menée tambour battant par la compagnie Cheek by Jowl.

La pièce, plutôt méconnue, est sans doute l’une des plus foisonnantes de Shakespeare. Elle s’inspire d’un des épisodes de la guerre de Troie : Troïlus le Troyen aime Cressida, laquelle lui est « vendue » par l’entremise du vieux maquereau Pandare, son oncle. Cet amour en temps de guerre – les Grecs entendent bien reprendre aux Troyens leur Hélène ravie – fait long feu. Cressida est sommée de retrouver son traître de père, Calchas, passé chez les Grecs. Échange de bons procédés, de belles prisonnières : Troyens échangent Troyenne contre Hellène. Cressida, infidèle et volage, a tôt fait de céder aux avances du Grec Diomède. Troïlus les surprend. Il affrontera son rival au combat. Et des combats, il y en a, c’est même l’état naturel des Grecs. En amour comme à la guerre.

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Alex Waldmann et Lucy Briggs-Owen | © Keith Pattison

À l’amour de Troïlus pour Cressida, on ajoutera une constellation d’histoires parallèles, d’épisodes de guerre, de scènes d’amour, un « prologue armé », un duel, des harangues et autant de personnages bouffons. Thersite, le travesti ; Patrocle, « putain mâle » du lâche Achille ; Pandare, le vieil entremetteur ; Ajax, brute stupide ; Pâris, le flambeur… Des héros qui ne sont pas à la hauteur de leur épopée. De Troïlus et Cressida, l’on ne sait s’il faut rire ou pleurer : l’ambivalence des sentiments, la pluralité des tons et le déni de toute unité dramatique suscite un rire moqueur, qui transforme l’épopée en farce.

La pièce est longue et foisonnante. La monter était une gageure, que Declan Donnellan et toute la troupe de Cheek by Jowl relèvent avec brio. Il était impossible de s’appuyer sur un texte à la dramaturgie trop fragile. Ce sont donc les excellents comédiens et leur jeu fait d’intensité, de plaisir et de décontraction, qui emportent l’enthousiasme. L’on ne saurait mentionner l’un d’eux sans vouloir évoquer les autres, car tous sont admirables (pensons seulement au « charmant » David Collings sous ses faux airs de prince Charles dans le rôle de Pandare). En saltimbanques, ils insufflent à la pièce l’unité dramatique et toute l’intensité qui lui manquait. Ils assument avec énergie et souplesse chacune des variations de tonalité, si bien que l’on passe sans rupture du tragique au comique, de la harangue au chant, tel « Love, love, love, there’s nothing but love », ironique évidemment. L’unité de l’œuvre shakespearienne est enfin manifestée par une insistance complice et subtile sur des vers passés à la postérité et entendus ici en écho : « To be or… » (l’attente est déçue !) ou « Words, words, words… »…

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Marianne Oldham | © Keith Pattison

Declan Donnellan fait honneur à la complexité du texte par une mise en scène qui se permet tous les anachronismes sans jamais sombrer dans l’incohérence. Les costumes et les accessoires mêlent ainsi le glaive et le casque de G.I., les protections de hockey et les costumes de flanelle. Le décor, quant à lui, réinterprète simplement l’espace du globe theater, scène sur laquelle se (re)joue le monde : « All the world’s a stage ». Constitué de trois longues bandes de parchemin jauni qui se déroulent sur une scène bifrontale, il évoque un ring, mais aussi l’opposition des camps ennemis. Les bandes de papier d’un côté se soulèvent, figurant les tentes grecques, de l’autre s’élèvent, verticales, à l’image des tours troyennes. Les héros bouffons s’agitent sur ce papier déployé et prennent ainsi vie sous la plume de Shakespeare, le dramaturge devenu thaumaturge, manipulant ces petits êtres de papier.

Moderne sans modernisme, la mise en scène de Declan Donnellan et de son scénographe Nick Ormerod, sans facilité ni vulgarité, fait de ce drame oublié et touffu une pièce majeure et très contemporaine, une satire amusée et brutale de la sottise guerrière. L’interprétation des comédiens, « rigoureuse et souple », est un éloge au spectacle vivant. Un grand jeu, assurément. 

Cédric Enjalbert


Troïlus et Cressida, de William Shakespeare

Traduction et surtitrage de Gilles Charmant

Compagnie Cheek by Jowl • The Barbican Centre • Silk Street • London EC2Y 8Dst

www.cheekbyjowl.com

Mise en scène : Declan Donnellan

Avec : Anthony Mark Barrow, Paul Brennen, Lucy Briggs-Owen, Richard Cant, David Caves, Oliver Coleman, David Collings, Gabriel Fleary, Mark Holgate, Damian Kearney, Ryan Kiggel, Tom McClane, Marianne Oldham, David Ononokpono, Laurence Spellman, Alex Waldman

Scénographie : Nick Ormerod

Collaboration à la mise en scène, mouvements : Jane Gibson

Création lumières : Judith Greenwood

Musique : Catherine Jayes

Son : Gregory Clarke

Assistant à la mise en scène : Owen Horsley

Travail vocal : Pasty Rodenburg

Direction des combats : Paul Benzing

Chef costumière : Angie Burns

Théâtre des Gémeaux • 49, avenue Georges-Clemenceau • 92330 Sceaux

Réservations : 01 46 61 36 67

www.lesgemeaux.com

Du 12 au 30 mars 2008 à 20 h 45, dimanche à 17 heures, relâche le lundi

Durée : environ 3 h 30 avec entracte

24 € | 19 € |16 € | 14 € |9 €

En tournée du 2 au 5 avril 2008 à La Comédie de Reims et du 6 au 10 mai 2008 au Théâtre des Célestins à Lyon

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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