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14 mars 2008 5 14 /03 /mars /2008 22:50

« Un rapport ambigu
au présent »


Par Aurore Krol

Les Trois Coups.com


À propos de ce spectacle, François Verret déclarait en septembre 2007 : « On en arrive à la sensation, tout le travail consiste à faire naître pour le spectateur des sensations qu’il ne peut pas rationaliser. » Sur un texte d’Anna Kavan, auteur anglais héroïnomane, le metteur en scène nous offre un travail sur l’obsession et l’hallucination. Une chorégraphie où l’addiction prend la forme d’une métaphore filée.

undefinedLe début est une plongée dans une obscurité opaque. Puis, petit à petit, on visualise une projection d’images de paysages désolés sur un voile au devant de la scène. Tout le spectacle se passe derrière ce tissu translucide, comme pour nous placer devant une première interférence, un premier écran. On va nous parler ici de la glaciation des esprits et ce sera esthétique et austère. L’écriture scénique de François Verret se décompose en strates : des douches blanches, crues, s’allument ou s’éteignent à différents endroits de la scène, nous laissant entrevoir des instants sans suite, des fragments, comme nous consulterions une page web ou un programme télévisuel. On zappe d’une scène à l’autre par un jeu de lumières qui n’est pas sans rappeler la surinformatisation de notre mode de vie actuel.

Le plateau, nu et noyé dans le noir, nous donne l’impression d’une profondeur infinie. Il devient un écran vers du vide et sert à la représentation concrète d’une perte irréversible. C’est assez incroyable comme le vide peut devenir architectural, comme l’étendue renvoie au manque, à l’instant vertigineux où plus rien ne subsiste pour se raccrocher. À cet égard, François Verret sait à merveille utiliser l’espace pour arriver à ses fins, et ce n’est pas un hasard s’il est architecte de formation.

Le personnage narrateur est accro, en manque, en recherche d’une image de « The Girl », son amour perdu. Cette image est diffractée en plusieurs instances charnelles, la plus évidente étant la figure de la chanteuse de cabaret. Mais il y a aussi une part de « The Girl » dans les chorégraphies masculines tourmentées. On trouve là quelque chose de cyclique, un rapport ambigu au présent. Ambigu, car s’effectuant dans la répétition, dans le spasme, dans la saccade des mouvements et dans l’emprunt à des stéréotypes visuels détournés (figures de cabaret ou de peep-show pour les femmes, fétichisme et bondage soft pour les hommes). Quand la couleur arrive, elle est vive, rouge et pailletée. Accompagnée d’une ambiance jazzy, elle renvoie à une séduction de pacotille. Pour celui qui le perçoit comme tel, le stéréotype est toujours évocateur. Il s’agit alors de le ressentir en fonction de notre propre vécu, de puiser en nous une capacité à l’interpréter. J’y ai pour ma part vu une projection de l’état psychique du narrateur, de ses fantasmes. En ombre chinoise, la manipulation d’une poupée aux formes érotisées sert, selon moi, également de révélateur à l’état de désolation du personnage.

François Verret utilise le mouvement pour signifier la glaciation, pour figer le geste dans une posture. Ainsi les situations s’immobilisent en plusieurs tableaux démonstratifs. L’instant présent n’est plus créatif, n’est plus un espace d’improvisation, mais le lieu de la reprise inlassable du thème de la dépossession. D’ailleurs, chez les danseurs, on observe une perte d’individualité pour ne garder que le corps, que la matière charnelle. L’intériorité est disséminée dans le sentiment d’absence, de solitude. Cet état rappelle le bousculement, l’angoisse que provoque cet espace vide, totalement hermétique à la socialisation.

Les rencontres ne se font donc pas. Comme un savant fou qui jouerait sadiquement avec ses créatures, un marionnettiste placé dans un coin du plateau manipule des pantins. Muni également d’un micro, il commande le mouvement par le geste et le son. Simultanément, les danseurs de chair s’exécutent puis disparaissent. Car une sorte de drapé, tournoyant comme une toupie infernale, se déplace sur la scène pour finir par entraîner avec lui le personnage qu’il enserre.

La pièce est en anglais, non traduite, et c’est aussi ça, décrocher du sens : dériver vers la sensation, recevoir des évocations en lieu et place d’une explication textuelle. S’imprégner de cette polyphonie tantôt litanique tantôt musicale. Oppressé par la vacuité de ces instants décousus, le spectateur ne sort pas apaisé. Le regard est un peu écorché par cette absence coupante comme de la glace. On se perd dans un manque de sens voulu, dans lequel il faut accepter d’entrer pour être soi-même concerné. En tant que spectatrice, j’ai volontiers donné mon consentement pour me perdre dans ce rythme. Ce mimétisme a été éprouvant. C’est ce que je demande à l’art. 

Aurore Krol


Ice

Mise en scène : François Verret

Sur une idée de Graham F. Valentine, à partir de la lecture d’un texte d’Anna Kavan

Avec : Alessandro Bernardeschi, Mitia Fedotenko, Hanna Hedman, Marta Izquierdo Munoz, Dorothée Munyaneza, Martin Schütz, Graham F. Valentine

Direction musicale : Graham F. Valentine, Martin Schütz
et Dorothée Munyaneza

Collaboration artistique à la partition sonore : Alain Mahé

Scénographie : Vincent Gadras

Lumières : Christian Dubet

Régie générale : Karl Emmanuel Le Bras

Régie lumière : Gwendal Malard

Régie son : Emmanuel Léonard ou Céline Seignez

Costumes : Ève Le Trévedic, avec la collaboration
de Bénédicte Gougeon

Création marionnettes et tournage des images : Jean-Marc Ogier

Montage image : Rodolphe Dubreuil

Coordination générale : Marion Piry

Remerciements : Myriam Gabard, Cécile Kreshmar, Èva Reboul, Morgane Salou

Avec l’aide de toute l’équipe du T.N.B.

Coproduction : Théâtre national de Bretagne|Rennes ;
Théâtre Nanterre|Amandiers ; M.C.2|Grenoble ; espace Malraux|Chambéry

Théâtre national de Bretagne, salle Jean-Vilar • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Du lundi 3 mars au jeudi 6 mars 2008 à 20 heures

Durée : 1 h 5

Renseignements|réservation : www.t-n-b.fr
ou 02 99 31 12 31

Tarifs : 23 € | 17 € | 12 € | 8 €

Puis

Théâtre Nanterre-Amandiers, grande salle • 7, avenue Pablo-Picasso • 92022 Nanterre

Du mercredi 12 au dimanche 23 mars 2008, relâche le lundi

Renseignements|réservation : www.nanterre-amandiers.com
ou 01 46 14 70 12

Tarifs : 12 € | 20 € | 25 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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