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12 mars 2008 3 12 /03 /mars /2008 18:07

Rendez-vous manqué
avec l’Histoire


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


À sa création en février 2007 à la M.C.93 de Bobigny, l’adaptation théâtrale du chef-d’œuvre de Vassili Grossman par le metteur en scène russe Lev Dodine a été unanimement saluée par la presse. Après un succès mondial, la pièce revient en France pour une reprise exceptionnelle. Mais, malgré un chœur d’acteurs impressionnants et un dispositif scénique ingénieux, « Vie et destin » n’est pas la révélation tant espérée.

Sur scène, un filet de volley-ball découpe l’espace dans sa diagonale. De part et d’autre, des meubles anciens restituent l’intérieur d’un appartement bourgeois : objets blessés, portant les stigmates de l’exil et de la guerre ; lieu de l’intime pris dans la tourmente du conflit. Ingénieux, le dispositif scénique évoque tour à tour le souvenir joyeux d’une partie de volley en famille et l’effroyable réalité concentrationnaire, dénonçant la même « monstruosité » des camps allemands et des goulags sibériens. Mais la métaphore, sportive, a de quoi surprendre, et l’objet gêne par son incongruité.

Fidèle à la thèse subversive du roman de Vassili Grossman, censuré en 1960 pour oser établir un parallèle entre nazisme et stalinisme, la mise en scène de Lev Dodine a l’audace de brouiller les pistes, publiques et privées, abolissant les frontières de cette Europe rongée par un même mal : le totalitarisme. Mais, presque trente ans après la parution de Vie et destin en Occident, la thèse de Vassili Grossman ne s’est-elle pas banalisée, au point, aujourd’hui, d’enlever de sa force émotionnelle à la pièce ?

Car, malgré la succession de tableaux à l’esthétique intimiste (une jeune femme sous sa douche, un couple enlacé), le jeu des comédiens n’échappe pas à un certain pathos (mines boudeuses, mains crispées, fausses larmes). Il faut attendre la fin de la pièce pour être touché par le spectacle sublime de la fragilité humaine. De même, dans le traitement de l’espace scénique, les passages alternés des déportés et des prisonniers, le long du rideau de fer, apparaissent de façon trop systématique, forçant le rapprochement idéologique et historique.

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« Vie et destin » | © Viktor Vassiliev

On regrette que la mise en scène n’exploite pas plus cette idée d’une intrusion de « l’extérieur » dans « l’intérieur », comme l’irruption de la guerre bouleverse soudain le quotidien. Le sujet de Vassili Grossman n’est-il pas aussi celui-là : la dénonciation de la violence guerrière dans ce qu’elle a de traumatique ? Le conflit qui résulte du surgissement du politique dans la sphère privée ?

Tel semble être le propos de Lev Dodine : traiter du « choix moral », entre le privé et le public, entre la liberté et la soumission. À travers le personnage de Viktor Sturm, mais aussi à travers celui du vieux bolchevik (admirable Sergei Kozyrev, au regard de glace), on comprend que le malheur survient de ce compromis impossible entre le collectif et l’individuel, que l’un exige toujours le sacrifice de l’autre. Comble de l’ironie : l’individu, pris au piège de l’Histoire, se voit privé de sa liberté au moment même où il croit en jouir.

Mais, au lieu d’incarner ce dilemme hégélien entre conscience morale et conscience politique, au lieu de rendre sensible l’absurdité des guerres, les comédiens restent prisonniers d’un jeu trop artificiel et d’une mise en scène trop bien orchestrée, qui nous empêchent de ressentir l’immense souffrance des personnages. Des apparitions de la mère, errant comme un fantôme, par exemple, on ne retiendra finalement qu’un seul mot, le dernier : « maman », vibrant dans le silence. On comprend soudain que le propos de la pièce n’est pas de nous entraîner dans une grande fresque historique. Vie et destin n’est pas une saga. C’est la tentative de mettre en mots une douleur indicible. Peut-être la mise en scène de Lev Dodine en dit-elle trop ?

Après trois longues heures de spectacle, on s’interroge : faut-il se plier à la volonté « collective », et participer à l’ovation du public ? Ou bien, peut-on, en toute liberté, oser dire : je n’ai pas été touchée ? 

Estelle Gapp


Vie et destin, de Vassili Grossman

Spectacle en russe surtitré

Production : Maly Drama Theatre-Théâtre de l’Europe • Saint-Pétersbourg

Mise en scène : Lev Dodine

Assistante à la mise en scène : Valery Galendeev

Avec les élèves de l’Académie théâtrale de Saint-Pétersbourg et les acteurs du Maly Drama Theatre-Théâtre de l’Europe : Elizaveta Boyarskaya, Tatiana Chestakova, Oleg Dmitriev, Pavel Gryaznov, Ekaterina Kleopina, Alexandre Kochkarev, Anatoly Kolibyanov, Danila Kozlovski, Sergei Kozyrev, Sergey Kouryshev, Valery Lappo, Urszula Malka, Alexi Morozov, Stanislav Nikolskiy, Adrian Rostovskiy, Daria Roumyantseva, Oleg Ryazantsev, Vladimir Seleznev, Elena Solomonova, Alena Starostina, Igor Tchernevitch, Anastasia Tchernova, Stanislav Tkachenko, Georgi Tsnobiladze, Vladimir Zakharyev, Alexey Zubarev

Scénographie : Alexei Porai-Koshits

Création costumes : Irina Tsevetkova

Création lumière : Cleb Filshtinski

Création musicale : Milhail Alexandrov, Evgeni Davydov

M.C.93 • 1, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

Réservations : 01 41 60 72 72

www.mc93.com

Du 10 au 16 mars 2008, du lundi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 h 30, relâche le jeudi

Durée : 3 h 15 avec entracte

25 € | 17 € | 9 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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