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6 mars 2008 4 06 /03 /mars /2008 13:05

« Et pan ! dans la gueule
du spectateur »


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


« La Mouette » est prise dans la Tempête : Philippe Adrien monte à la Cartoucherie, en son théâtre, le chef-d’œuvre de Tchekhov. Reprise d’un spectacle créé en 2007, cette « comédie » en quatre actes et sans sujet est un défi de mise en scène. Dépeindre la vie même : « peu d’action et cinq tonnes d’amour ». Avec naturel mais sans réalisme, Philippe Adrien relève la gageure. Il nous offre avec Tchekhov une magistrale radioscopie du cœur humain.

Le spectacle débute par une mise en abyme : Treplev monte une tragédie dans une forme nouvelle. Cette pièce dans la pièce est l’occasion de réunir sur scène les onze acteurs de cette comédie qui n’est autre que la vie. L’instituteur aime Macha, la jeune dépressive. Elle aime Treplev, le jeune dramaturge. Il aime Nina, la comédienne. Elle aime Trigorine, l’écrivain. Il est aimé d’Arkadina, l’actrice, mais n’aime personne. Voilà tout un petit monde en vacances. En vacances au bord d’un lac chez un vieil oncle. En vacance intérieure aussi, tournant en rond. Hommes et femmes se cherchent en effet, tour à tour comédiens, auteurs ou spectateurs.

Avec la même lucidité que Shakespeare, Tchekhov sonde avec ironie mais sans méchanceté les passions humaines. Son théâtre est un globe. Un condensé de monde, où se joue chacune de nos contradictions. Il n’y a pas de personnage univoque, pas de sens unique : on essaie juste de négocier tant bien que mal son être-au-monde. Si le génie de Tchekhov est de saisir l’universel dans la microscopie du détail, d’être toujours à bonne distance de ses personnages, le talent de Philippe Adrien est de saisir cette juste mesure. Sa mise en scène échappe au réalisme, même minimal, et reste naturelle en ménageant un « espace vide » où se débattent les personnages.

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© Antonia Bozzi

De fait, de décor, il n’y a rien que quelques accessoires « essentiels » ; de costumes, rien de pittoresque. La toile de fond, elle, consiste en un plan uniforme gris, percé d’une porte à double battant. Ce plan s’avance ou se recule comme pour mettre les personnages à la proportion du contexte, calculer la bonne mesure, régler la focale, voir juste sur ce qu’ils sont. Les entrées et les sorties extrêmement bien réglées intègrent la salle et les « à-côtés » de la scène à ce petit monde russe. Philippe Adrien fait par ailleurs la part belle au hors-champ, qu’il exploite en projetant des commentaires de Tchekhov entre les actes, façon de démystifier l’illusion théâtrale en montrant l’écrivain écrivant.

Ainsi, du quatrième acte – on regrette l’entracte malheureux qui le précède –, Tchekhov dit qu’il sera une claque : « Et pan dans la gueule du spectateur ! » Un dernier acte percutant, violent, inattendu et beau qui, loin de donner la clé de « cette parade sauvage », achève de brouiller les pistes. Un acte en outre parfaitement orchestré sous une lumière froide, quasi clinique, celle du Tchekhov médecin qui se penche avec sympathie sur ses malades.

Quant aux onze comédiens de grand talent, et notamment Pascal Rénéric qui interprète avec finesse le rôle difficile de Treplev, ils explorent intelligemment cette complexité du cœur humain sur une tonalité tragi-comique. Arno Chevrier dans le corps de Chamraiev incarne à merveille la touchante faiblesse de ces humains qui se débattent avec la vie. Les velléités de ce grabataire font sourire gravement, et le ridicule un peu risible cède vite place à la compassion sinon à l’empathie. Voilà sans doute ce que Stéphane Braunschweig appelle démasquer « l’illusion comique » et « l’illusion tragique » : ni pessimisme ni optimisme, juste un sourire retenu, « une lourde tension faite de perplexité et de honte ».

Les « espace vides » ménagés avec finesse par Philippe Adrien et toute sa troupe font honneur à la complexité des sentiments humains dépeinte par Tchekhov. Chacun des mots prononcés y résonne longtemps encore, laissant penser que le théâtre a encore beaucoup à nous dire. Un vrai coup de théâtre. « Et pan dans la gueule du spectateur ». 

Cédric Enjalbert


La Mouette, d’Anton Tchekhov

Texte français de Philippe Adrien et Vladimir Ant

Compagnie A.R.R.T.|Philippe Adrien • Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

01 43 65 66 54

arrt@la-tempete.fr

www.arrt.fr

Mise en scène : Philippe Adrien

Avec : Margarete Biereye, Pascal Rénéric, David Johnston, Julie Biereye, Arno Chevrier, Anne de Broca, Larissa Cholomova, Georges Bigot, Stéphane Dausse, Christophe Kourotchkine, Vladimir Ant

Scénographie : Yves Collet

Musique : Jean-Marie Sénia

Lumières : Pascal Sautelet assisté de Nadine Sarric

Costumes : Pauline Kieffer, Hanna Sjödin

Maquillage : Faustine-Léa Violleau

Collaboration artistique : Clément Poirée

Son : Stéphanie Gilbert

Mouvement : Sophie Mayer

Direction technique : Martine Belloc

Théâtre de la Tempête • Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

www.la-tempete.fr

Du 4 au 28 mars 2008 à 20 heures, dimanche à 17 heures, relâche le lundi

Dernière vendredi 28 mars à 14 heures

Durée : 2 h 30 (avec entracte)

18 € | 13 € | 10 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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