Une mise en scène et des acteurs incroyables
pour une adaptation moins réussie
Romain Gary a reçu le prix Goncourt en 1975 pour son roman « la Vie devant soi ». Nous assistons ici à son adaptation théâtrale. Un pari osé, compte tenu de la richesse de cette œuvre.
Mohammed, dit Momo, est un enfant de prostituée. Celle-ci ne pouvant pas s’en occuper, il est élevé par Mme Rosa, qui se fait vieille et qui souffle dans les escaliers. C’est justement le problème de Momo. Il a peur d’être séparé de cette mère d’adoption, seule source d’amour. Mais il s’agit surtout d’une fable sur la tolérance. Momo est arabe, Mme Rosa, une juive déportée à Auschwitz. Et elle va lui apprendre que l’essentiel n’est pas dans la religion ou la « race », mais dans la compréhension.
Dans le roman, Romain Gary avait choisi un point de vue narratif interne. D’une part, tous les évènements étaient perçus par Momo. L’adaptation au théâtre relève donc d’un vrai défi étant donné qu’il faut créer le texte des autres personnages. D’autre part, dans le roman, le lecteur suit l’évolution de Momo entre ses quatre et ses quinze ans. Difficulté supplémentaire pour le théâtre, qui possède intrinsèquement des contraintes de temps et d’espace.
Si je parle tant du roman, c’est parce qu’il m’est apparu que dans mon appréciation du spectacle, deux éléments jouaient : l’adaptation du roman et le spectacle en tant que tel. Le spectacle est magnifique. Didier Long crée une atmosphère presque onirique grâce à des pans de murs en tissu qui révèlent les personnages uniquement grâce au jeu de lumières. L’intérieur de Mme Rosa ressemble merveilleusement à celui qu’on pourrait imaginer en lisant le livre.
Les acteurs servent admirablement l’histoire. Myriam Boyer est incroyable de sensibilité et de sincérité. Chaque mot qu’elle prononce est habité. Elle nous met presque mal à l’aise tant elle incarne magnifiquement Mme Rosa. Quant au jeune Aymen Saïdi, il confirme le potentiel qu’on lui pressentait. Il joue avec beaucoup de naturel, et n’hésite pas à se mettre à nu. Il se laisse parfois un peu trop emporter par les cris, mais son émotion est telle qu’on lui pardonne aisément. De son côté, Xavier Jaillard incarne le docteur de manière juste et sensible. Magid Bouali souffre, lui, de son arrivée tardive dans la pièce et paraît un peu en retrait, moins naturel que les autres.
Cependant, si la pièce dans son ensemble est une réussite, l’adaptation pose quelques problèmes. J’évoquais précédemment la difficulté de la chronologie. Dans la pièce, Momo est un jeune adolescent, mais il s’exprime toujours comme un enfant, de telle sorte que sa naïveté semble parfois décalée par rapport à son âge. En outre, certaines idées sont abordées soudainement et mal explicitées, comme l’image de la lionne. Dans le livre, en effet, la lionne est censée représenter la mère, qui protège ses enfants. C’est pour cela que Momo en rêve tous les soirs. Mais, sur le plateau, ce lien est très mal expliqué. Par conséquent, on ne comprend pas bien son importance et on a l’impression que Momo rêve d’une femme, avec les suites que cela implique, ce qui n’est pas du tout le sujet de la pièce.
Il en est de même pour l’ami Arthur, qui apparaît sans explication, ou encore les autres femmes que rencontre Momo, ses mères de substitution, qu’il mentionne dans la pièce sans qu’on comprenne réellement les motivations de ses relations avec elles. La fin aussi paraît mal exploitée. La scène du pique-nique, par exemple, passe à toute allure. Paradoxalement, on souffre de quelques longueurs dans le dernier tiers de la pièce. La question est de savoir si cette pièce s’adresse uniquement aux personnes qui ont lu le roman, car c’est l’impression qui prédomine.
Pour conclure, je dirai que cette pièce est d’une grande qualité, mais qu’elle pourrait être améliorée dans le tissu dramatique pour faciliter sa compréhension et la rendre plus efficace. ¶
Anne-Laure Fournier
Les Trois Coups
La Vie devant soi, d’après Romain Gary (Émile Ajar)
Adaptation : Xavier Jaillard
Mise en scène : Didier Long
Assistante à la mise en scène : Anne Rotemberg
Avec : Myriam Boyer, Aymen Saïdi, Magid Bouali, Xavier Jaillard
Décor : Jean-Michel Adam
Costumes : Jean-Daniel Vuillermoz
Lumière : Gaëlle de Malglaive
Musique : François Peyrony
Théâtre Marigny - Robert-Hossein, salle Popesco • Carré Marigny • 75008 Paris
Réservations : 01 53 96 70 20
Du mardi au samedi à 21 h, dimanche à 16 h 30
Durée : 2 heures
47 € | 41 € | 34 € | collectivités 36 € | 30 €
« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à “Paris-Match”, “les Échos”, “Politis”, “le Magazine littéraire”, “l’Avant-scène Théâtre”…
« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez le théâtre et vous savez faire partager votre passion… » Marie-Céline Nivière et Dimitri Denorme, “Pariscope”, rubrique « Théâtre »
« “Les Trois Coups”, c’est une pépinière de critiques. Ils sont acteurs, étudiants […], tous raides amoureux de théâtre. Une quarantaine à aller au théâtre et à écrire sur les spectacles. » Jean-Pierre Thibaudat, “Rue 89”, blog “Balagan”
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