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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
À bout de souffle
À quelques pas du Théâtre de la Bastille qui privilégie le registre contemporain, le théâtre Artistic Athévains présente un projet ambitieux, en proposant l’une des plus célèbres pièces de Brecht. Mais dans la mise en scène, académique, d’Anne-Marie Lazarini, « Mère Courage » perd de son souffle, épique, idéologique. On regrette le geste politique de Bernard Sobel, ou la fantaisie féroce d’Omar Porras.
Dans un espace nu, délimité en fond de scène par un rideau blanc, deux soldats méditent sur la paradoxale nécessité de la guerre et l’étrange obscénité de la paix. Au sol, des textes projetés résument le cours de l’action. Nous sommes en 1624. Mère Courage fait son entrée, magistrale, tirant son antique roulotte.
Mais, tandis que le plateau, désert, rappelle la bataille de Bir Hakeim plutôt que les neiges polonaises du xviie siècle, on se demande si Anne-Marie Lazarini a pris le parti d’inscrire la pièce de Brecht à l’époque de sa création, en 1941. On se souvient que Brecht, situant l’action de Mère Courage pendant la guerre de Cent Ans, traite de l’universalité des guerres pour mieux dénoncer le conflit européen. Mêlant artillerie et tocsins, Anne-Marie Lazarini joue-t-elle de la même ambiguïté ?
Malgré la succession de beaux tableaux, où les mots et les choses se fondent dans une lumière tamisée, cette version de Mère Courage déçoit. La dramaturgie respecte le texte de Brecht à la lettre, mais sans en insuffler l’esprit. Comme la Courage, les personnages s’essoufflent au cours de leur long périple. Confondant distanciation et légèreté, le jeu des comédiens n’atteint pas la densité épique de la fable, cruelle et tragique. Comme eux, le spectateur ne ressent ni le froid, ni la privation, ni le spectre de la guerre. Comme eux, il ne ressent pas cet instinct animal qui fait aimer la vie, malgré le danger, le temps d’une chanson ou d’un verre d’alcool.
Plus académique que didactique, on regrette que la mise en scène d’Anne-Marie Lazarini ne fasse pas se lever le vent de l’Histoire, ni tourner la grande roue du Destin, telle que l’a représentée Bernard Sobel dans Homme pour homme. On regrette qu’elle ne donne pas à ses personnages cette gravité fantasque qui fait toute la force de la farce, dans le récent Maître Puntila et son valet Matti, monté par Omar Porras.
Seul le personnage de Catherine, la fille muette de Mère Courage, cristallise un instant l’attention : lorsque les roulements de tambour se font l’écho de son cri silencieux. Mais le charme, éphémère, est bientôt rompu. L’émotion retombe. Sur scène, même le surgissement de la mort ne change rien au jeu désinvolte des comédiens. Obstinée et orgueilleuse, Mère Courage reprend sa route. Son aveuglement l’amène à « couper ces liens étroits » avec ses compagnons de misère, et avec toute humanité. N’est-ce pas là la limite de la distanciation brechtienne : « couper ces liens étroits » entre le spectateur et l’acteur ? ¶
Estelle Gapp
Les Trois Coups
Mère Courage et ses enfants, de Bertolt Brecht
Compagnie Les Athévains • 45 bis, rue Richard-Lenoir • 75011 Paris
01 43 56 38 46 (administration)
Mise en scène : Anne-Marie Lazarini
Avec : Sylvie Herbert (Anne Fierling), Michel Ouimet (l’Aumônier), Judith d’Aleazzo (Catherine), Marc Schapira (le Cuisinier), Frédérique Lazarini (Yvette), David Fernandez (Eilif), Hervé Fontaine (Petitsuisse), Claude Guedj (le Colonel), Bruno Andrieux, Cédric Colas, Maximilien Neujahr, Tommaso Simioni (les soldats)
Création costumes : Dominique Bourde
Création décors : François Cabanat
Musique : Paul Dessau, Hervé Bourde
Traduction : Benno Besson, Geneviève Serreau
Théâtre Artistic Athévains • 45 bis, rue Richard-Lenoir • 75011 Paris
Réservations : 01 43 56 38 32
À partir du 4 mars 2008
Mardi à 20 h ; mercredi, jeudi à 19 h ; vendredi, samedi à 20 h 30 ; dimanche à 16 h ; relâche lundi
Durée : 2 h 30
30 € | 20 € | 10 €
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