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29 février 2008 5 29 /02 /février /2008 18:00

Un canard homosexuel, pas une dinde

 

Qui ne se souvient du « Vilain Petit Canard » ? Philippe Robin-Volclair revisite le conte d’Andersen, à ceci près que le petit canard ne deviendra pas un cygne alors que toute la basse-cour craint qu’il ne devienne une dinde. Un spectacle pour les petits (dès 8 ans) et les ados, qui ravira aussi les adultes.

 

« C’est son frère ? », un gamin au troisième rang demande à sa maman pourquoi Ernest, un petit caneton atypique, rêve d’embrasser à bec que veux-tu Raoul, son copain un peu bourrin… L’enfant découvre, entre deux éclats de rire, le petit monde de la basse-cour, qui peut se révéler cruel.


Au centre d’un décor de paille, de plumes, de brocs et de vieux linges étendus se croisent des coqs, des poules, un corbeau et… des canards. Il y a tout d’abord Galantine, la mère cane qui couve trois adorables canetons, dont l’un, Ernest, lui donne bien du souci ; deux coqs empoupoulés, Édouard et Luigi, qui « questionnent le genre » le jour et s’emplument quand vient la nuit ; la poule Mireille au cancan facile ; un corbeau macho, qui crie au retour des dindes… sans oublier les deux canards adolescents Raoul et Lolita.

 

Avec une réelle ingéniosité dans la création de ses marionnettes, un geste délicat, une grande variété de voix et d’intonations, le marionnettiste nous ravit dans l’enfance de cet Ernest qui présente très vite des « signes inquiétants de dindinisation » : il n’aime pas jouer au chickenball ou se rouler dans la boue avec ses frères Glouton et Baston et préfère jouer à la poupée avec sa copine Lolita, très préoccupée à se lisser les plumettes… Il brûle d’embrasser d’autres canetons, tel ce prince Igor qui obsède ses nuits alors qu’il se rêve en Ernestine, princesse du Caucase.

 

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« L’Histoire du canard qui voulait pas qu’on le traite de dinde »

© Fred Furgol

 

Dans une basse-cour qui vient d’exclure le coq Édouard, qui se prenait pour Mylène (icône gay par excellence), dans un poulailler encore hanté par le souvenir de ses dindes « envoyées en convoi chez la comtesse du Barry », il ne fait pas bon être différent, et encore moins homosexuel ! Le corbeau Tartufionne, lugubre manipulateur et délateur qui vous hérisse le duvet, se chargera bien de contraindre Ernest à retrouver le droit chemin, en jetant sa poupée de caneton et en se pliant aux jeux de ces grands frères. Est-il dès lors possible pour Ernest d’être lui-même sans se nier, ni pour autant devenir une dinde ?


Ce jeu de marionnettes est un éloge savoureux et drôle rendu à l’accueil de la différence, tout particulièrement de l’homosexualité. Sortant de l’ombre, le marionnettiste vient dialoguer avec Ernest et lui faire partager, tel un grand frère humain, le même chemin d’acceptation qu’il a parcouru. Si, dans un premier temps, le spectateur est gêné par cette irruption aux accents militants, il comprend combien cette histoire particulière de canards évoque d’autres histoires, telle celle de l’artiste qui fait en scène son coming-out… En fin de représentation, de nombreux échanges entre spectateurs, adolescents notamment, attestent d’ailleurs que ce spectacle donne à réfléchir.


Son propos est de dénoncer le politiquement correct ou l’indifférence polie qui entoure encore l’homosexualité. À l’heure où refleurissent certains communautarismes, voire certaines volontés de circonscrire ces mœurs « contre-nature », est-il si sûr que l’homosexuel est accepté pour lui-même ? Poser la question avec des marionnettes, ici animaux de basse-cour qui plus est, est intéressant. Comme le furent les animaux d’Ésope ou ceux de La Fontaine, elles offrent un miroir critique aux fonctionnements sociaux, aux processus de rejet ou au contraire d’intégration. Mais peut-être ne convaincront-elles que ceux qui auront déjà fait l’expérience d’être la dinde de quelqu’un ? Souhaitons alors à la Cie La Petite Histoire de toucher un public, familial ou scolaire, bien au-delà des convaincu(e)s. Car il nous est de grand profit – en riant de bon cœur ! – d’être provoqués dans nos conforts, bousculés par la découverte que l’autre est bien différent. 


Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups


L’Histoire du canard qui voulait pas qu’on le traite de dinde ou l’Édifiante et Véridique Histoire du premier coming-out dans une basse-cour, de Philippe Robin-Volclair (2004)

Compagnie : La Petite Histoire

Mise en scène : Myriam Gabaut

Réalisation et manipulation : Philippe Robin-Volclair

Création lumières : Fabrice Bobeuf

Assistante à la scénographie et à la fabrication des marionnettes : Sophie Hoarau

Théo Théâtre, salle Plomberie • 20, rue Théodore-Deck • 75015 Paris

Réservations : 01 45 54 00 16

Métro : Convention ou Boucicault

Du dimanche 10 février au dimanche 6 avril 2008, samedi à 17 h et dimanche à 19 h

Durée : 1 heure

20 € | 16 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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