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26 février 2008 2 26 /02 /février /2008 17:00

Suivez la lumière


Par Éric Demey

Les Trois Coups.com


Figure tutélaire sévère, initiateur de la circoncision, Abraham est unanimement considéré comme le père de l’homme monothéiste. Mais il est aussi l’origine de bien des batailles entreprises au nom de Dieu. Dans « la Confession d’Abraham », Mohamed Kacimi se saisit de la figure de ce pâtre patriarche pour s’adresser aux trois grandes religions monothéistes. Avec un spectacle à la fois engagé et intelligent, la Cie Le Glob nous relance sur les chemins de la Bible en jouant habilement du contrepoint de notre monde moderne.

Abraham, voyageur impénitent, est un descendant de Noé, et, comme lui, il fonda une alliance avec Dieu. Juifs et musulmans se partagèrent pacifiquement ses deux premiers fils : Ismaël pour moi et Isaac pour toi. Mais chacun réclama ensuite que ce soit le sien qui fut menacé d’un infanticide barbare quand, à la demande de Dieu, Abraham faillit saigner son enfant à la place d’un mouton. Normal, l’héritage de la Terre promise en dépend.

Pour un ex-petit catholique qui a assidûment fréquenté sa catéchèse, quelques images fortes rougeoyaient encore sous la cendre du temps : Sarah, la femme d’Abraham, est en même temps sa demi-soeur. À 90 ans, elle enfante de lui, qui en a plus de 100. Il mourra avec 175 au compteur. Mais sa postérité sera – parole aussi divine que poétique – nombreuse comme les grains de sable sur terre et les étoiles dans le ciel.

Dès le début de la pièce, la modernité relaie la tradition, et les souvenirs se ravivent. Assis sur une pierre de désert, Abraham chausse des lunettes et allume sa lampe frontale. Lui, le guide, le prophète, a troqué la foi contre la technique pour nous montrer le chemin. Il a fait le choix de l’homme.

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Derrière lui, deux grands carrés de matériau minéral se chevauchent. L’un de bois, l’autre de terre. Ils figureront les étendues que parcourent les deux époux. Lui, grand brun longiligne, barbu, au phrasé parlé, parfois un peu avalé, a une présence incontestable et rayonnante. Elle, jeune femme sensuelle, décidée et joueuse, danseuse plus que comédienne, dort. Au début seulement.

Très vite, tout s’éclaire, à la lumière du monologue d’Abraham. Le texte de Mohamed Kacimi, à la fois simple et complexe, fluide, sinueux, linéaire et circulaire, exhume la poésie des textes fondateurs, d’où s’exhale un parfum pittoresque et désuet. En fond de scène, sous forme de lettres-télex, des humains de toutes confessions parlent de leurs souffrances. De Gaza, de Birkenau ou de Voelvorde, du petit Selim à Primo Levi, l’humanité en somme interroge son père sur ce qu’il a fait d’elle. La critique est douce, faite avec humour. Elle est indirecte puisque Abraham souffre aussi. Loin d’entériner les décisions de Dieu, bien obligé, il se débat avec elles, négocie, parlemente et raconte. Raconte son périple, comme le ferait n’importe qui – jusqu’à énoncer la recette des sauterelles grillées –, maintenant qu’il est passé du côté des humains.

La critique de la religion est un exercice périlleux. Il est facile de se moquer des textes, d’en appeler à la raison pour railler les aberrations bibliques et pointer l’écart entre théorie et pratique. Pourtant, le texte de Kacimi et, dans ses traces, la juste mise en scène de Jean-Luc Ollivier en pratiquent l’art avec finesse. De clins d’œil historiques en réminiscences mythologiques, on refait le monde depuis Dieu. La danse rappelle sur scène le corps de la femme, Sarah, que la religion a voulu évincer. La scénographie et la musique entremêlent les genres et les âges. Et Abraham de père sévère se métamorphose en chef des Lumières.

Qu’exalte le spectacle ? Non pas la haine de la religion. Mais l’humanité, quand elle se niche dans l’humour, l’amour, dans la résistance, la liberté et la beauté. Jean-Luc Ollivier réclame « le droit pour tous d’interroger le mythe ». Il réussit surtout le plus efficace des plaidoyers, celui qui dans la lignée de Camus, oppose à une morbidité monothéiste le rire et la beauté de l’homme et de la vie. 

Éric Demey


La Confession d’Abraham, de Mohamed Kacimi

Compagnie Le Glob

Mise en scène : Jean-Luc Ollivier

Avec : Jack Delballat et Muriel Barra

Création son : Gilles Bordonneau

Création lumières : Jean-Pascal Pracht

Construction décors : Nebosja Veljovic et Luis Ordono

Glob Théâtre • 69-77, rue Joséphine • 33000 Bordeaux

05 56 69 06 66

Du 12 au 23 février 2008

8 € | 12 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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