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25 février 2008 1 25 /02 /février /2008 12:57

Cent ans, c’est loin… ?


Par Alexandra Cartet

Les Trois Coups.com


Imaginez une terre qui s’allonge, qui s’allonge, qui s’allonge jusqu’à… Chypre. Cette terre, c’est le Liban dans cent ans. Elle doit son expansion à la guerre. Les cadavres et déchets, que génère cette dernière, deviennent de la terre solide une fois jetés à la mer. Dit comme cela, ça peut paraître absurde. C’est pourtant ce que vient nous affirmer Issam Bou Khaled (l’auteur et metteur en scène) en début de spectacle. On sort de ce moment surprenant et naïf avec bien des questions dans la tête.

Archipel commence d’une manière peu commune. Issam Bou Khaled, l’auteur et metteur en scène, vient nous présenter son spectacle. Son accent libanais, ses maladresses linguistiques et son humour nous donnent un avant-goût de l’univers dans lequel on va s’immerger pendant une heure et dix minutes. L’auteur demeure devant nous jusqu’à l’ouverture du rideau. Des sons de percussions et de grognements, issus des profondeurs, retentissent pendant que le rideau s’ouvre et que la lumière se fait sur scène.

Le faible éclairage du plateau nous laisse alors découvrir un égout et une femme avec un gros ventre assise sur scène. Elle émet quelques sons. L’herbe qu’elle a dans la bouche l’empêche de s’exprimer distinctement. Après quelques gestes suggestifs d’un accouchement, deux autres personnages apparaissent de dessous sa robe : le sourd et l’aveugle. L’herbe dans la bouche, dans les oreilles ou devant les yeux de chaque personnage suggère leur handicap respectif. Un théâtre d’images s’ouvre alors sous nos yeux. Les couleurs multiples et abondantes des éclairages et des costumes donnent un ton naïf et enfantin à ce spectacle. Les figures du sourd et de la muette semblent, en effet, sortir tout droit du théâtre pour enfants. Leurs costumes simples et colorés, leurs prises de parole improvisées ou leurs grognements donnent à ce spectacle une teinte humoristique. On imagine facilement une horde d’enfants spectateurs d’Archipel. Car l’humour et les images du plateau sont totalement adaptés à la compréhension enfantine. Par ailleurs, les onomatopées et interventions des deux personnages diffèrent du discours de l’aveugle. Les thèmes récurrents de ces échanges gutturaux et verbaux sont essentiellement l’amour, le rapport à l’autre, le sexe… des notions profondément humaines. Ils donnent au texte son acuité et son intérêt tandis que les images nous laissent voyager dans l’univers enfantin. De tous ces sons et ces mots émane un joyeux brouhaha. C’est l’humain presque animal et primaire qui se déploie sous nos yeux.

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« Archipel » | © Éric Legrand

Cette ambiance simple est dissoute par l’arrivée d’une enfant-éprouvette. Les trois personnages étaient jusqu’alors coupés du monde. D’une part, parce qu’ils vivent sous terre en autarcie ; d’autre part, et plus symboliquement, parce qu’ils sont chacun privés d’un sens essentiel (la vue, l’ouïe ou la parole). Le surgissement du dernier personnage nous confronte à la réalité. Jetée dans les égouts parce qu’elle ne répondait pas aux critères requis, cette enfant-éprouvette dénonce une société qui contrôle jusqu’à l’embryon qui va naître.

Archipel commence alors à s’accélérer. Les trois protagonistes, inscrits jusque-là dans un rythme lent, qui répond à leur rythme biologique, entrent dans un tourbillon. Les corps s’entrechoquent, roulent, le handicap de chacun disparaît comme par magie. Une lutte pour sortir des égouts et rejoindre la terre ferme est ralentie par les perpétuels bombardements de la guerre. Le ventre rond de la femme l’empêche de s’échapper des égouts. Les deux autres personnages lui dégonflent donc l’abdomen en lui assurant qu’elle n’est pas enceinte. Est-ce là l’image d’une société qui refuse la fécondité et les naissances naturelles ? Les personnages arrivent enfin à Chypre lors des derniers bombardements.

Ce spectacle a une forme naïve pour mieux dénoncer une société absurde. Est-ce là le destin du Liban et de notre monde dans plusieurs années ? Les personnages sont hauts en couleur et servent un propos acéré. Nos yeux sont émerveillés par la forme du spectacle (les couleurs et les images). Le fond et le questionnement latent que suscite Archipel font appel, eux, à notre sens critique. Le monde est-il en danger ? Que se passera-t-il dans cent ans ? Assez fascinée par ce spectacle, j’en ai aimé les images fortes et colorées. De toute évidence, l’univers du metteur en scène transpire à travers ces images. J’ai apprécié aussi la conjugaison de la forme et du fond. Enfin, Le Tarmac, théâtre que je découvre, met le spectateur dans de bonnes dispositions pour apprécier les œuvres représentées. C’est un endroit chaud et accueillant, où l’on est reçu avec le sourire. Tous les ingrédients pour avoir envie d’y retourner. 

Alexandra Cartet


Archipel, d’Issam Bou Khaled

Une coproduction Le Tarmac de la Villette-Collectif Shams de Beyrouth

Mise en scène : Issam Bou Khaled

Avec : Roger Assaf, Bécharah Atallah, Sawsan Bou Khaled, Bernadette Houdeib

Scénographie : Hussein Baydoun

Costumes et accessoires : Sawsan Bou Khaled

Recherches musicales : Cynthia Zaven, Roger Assaf, Sarmad Louis

Création lumière : Sarmad Louis

Le Tarmac de la Villette • 211, avenue Jean-Jaurès • 75019 Paris

Réservations : 01 40 03 93 95

Du 19 février au 15 mars 2008, du mardi au vendredi à 20 h, les samedi 23 février et 8 mars 2008 à 16 h, samedi 1er et 15 mars 2008 à 20 h

Durée : 1 h 10

16 € | 12 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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