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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
L’impossible échange
En ce soir de Saint-Valentin inhabituel, j’avais rendez-vous au Théâtre de la Croix-Rousse avec Claudel. Inhabituel, vous dis-je. La pièce s’intitule « l’Échange », et parle d’amour. Entre autres. À propos de cette œuvre, l’auteur écrivait qu’il souhaitait parler « des catalyseurs entre les âmes ». Et dans une des deux versions de la pièce, il faisait dire à un personnage « le théâtre, c’est toujours une femme qui arrive ». Un programme tentant, vous en conviendrez. Mais ô combien décevant !
De quoi parle-t-on lorsqu’on dit « amour » ? Outre les corps, qu’il faut apprivoiser, le sien d’abord, puis celui de l’autre ; outre le désir, le devoir, le risque, la tentation, l’imagination, le « catalyseur » qui fait son entrée dans cette pièce écrite en 1894 est l’argent. Le fameux billet vert vient semer la zizanie au milieu de personnages si douloureusement humains. La dimension visionnaire de l’Échange ne manquera pas de vous surprendre.
Marthe, jouée par Julie Brochen, également metteuse en scène, aime Louis Laine, son jeune mari insouciant et volubile. Le couple fraîchement marié mène une vie paisible, modeste, banale. Il est amarré à un horizon simple : vivre. Ensemble. Quand entre dans leur vie un autre couple : deux êtres tentateurs, riches, jeunes, luisants, américains. Elle, Lechy Elbernon, est actrice, audacieuse, décalée, désirable. Parfois lubrique. Lui, Thomas Pollock, est fortuné, beau. C’est « l’agent de change », pour reprendre l’expression de Claudel. Nous avons donc sur le plateau deux forces en présence : la raison et le désir, la fougue et la sagesse, le bien et le mal. En un mot : Claudel.
On comprend assez vite que ce qui se joue devant nous est un parallèle entre l’amour et l’argent, mais le texte demeure difficile à jouer. La langue résiste, et doit résonner, se faire entendre pour que la communication claudélienne fonctionne : « la bouche livre des paroles et les oreilles les reçoivent », comme le souligne Marthe. Oui, mais je ne peux m’empêcher de me demander ce que les yeux sont censés voir. Je ne comprends pas.
© F. Beloncle
À cet instant de la pièce (au bout d’un quart d’heure environ), je m’interroge. Où suis-je déjà ? Ah oui, au théâtre ! Je crains que la mise en scène ne m’ait peu à peu décontenancée pour ne pas dire larguée en cours de route. Je m’explique. Je me suis sentie d’emblée surstimulée. Le plateau envoie des tas de signes. Tout d’abord, au fond, un homme joue de la musique à l’aide d’instruments insolites : tubes, tuyauteries, bâtonnets de bambou, et autres feuilles d’aluminium. D’ordinaire, j’aime ce genre de trouvailles. D’autant plus que le musicien, qui est devant moi, ne manque pas de talent et d’imagination. Mais je n’ai pas saisi en quoi ces accompagnements, qui confinent parfois à de véritables intrusions, étaient légitimes. J’ai plutôt eu le sentiment qu’ils venaient surligner des moments d’intensité déjà là, sous nos yeux, en particulier dans les mots que les acteurs s’échangent. Au début, ça agace l’oreille qui aimerait vraiment « recevoir ». À la longue, c’est énervant et je me sens comme « parasitée ». Je ne capte plus.
Le jeu des comédiens m’a également laissée perplexe. Je tire mon chapeau cependant à Cécile Péricone qui joue Lechy. Sa folie, sa prestance, son charisme, s’ils semblent au début de la pièce un peu grotesques, deviennent une vraie proposition. Elle est fascinante, à la fois terrifiante et attirante. Son partenaire, Fred Cacheux (Thomas Pollock Nageoire), l’est également, et il m’a semblé juste. Je n’ai en revanche pas compris le jeu de Julie Brochen (Marthe) et d’Antoine Hamel (son mari). J’ignore pourquoi Marthe ne touche presque jamais Louis, pourquoi lorsqu’elle pleure on ne l’entend pas, pourquoi lorsqu’elle l’aime, on ne le voit pas. Pourquoi crie-t-elle, pourquoi souffre-t-elle sans cesse ? Parce qu’elle est la seule « pure » parmi ces personnages perdus, corrompus ? D’accord, le texte le dit. Mais la mise en scène pourrait le montrer autrement, plus subtilement sans doute. Ici le personnage de Marthe paraît monotone, monocorde, décevant. Sans doute parce que le jeu de Julie Brochen m’a réduite au sort de spectatrice interdite. Dommage.
N’allez pas croire que ce spectacle n’est pas le fruit d’un vrai travail de mise en scène. Ce serait méprise. Du travail, il y en beaucoup, c’est indéniable. Mais il m’a laissé un goût amer d’inachevé, d’incohérence. Cette histoire de la désharmonie des corps et des cœurs manque justement d’harmonie et de tenue. Certains moments sont beaux, de cette beauté qui se passe de glose. Mais ils sont trop rares, noyés dans des scènes hystériques et bruyantes, qui crispent nos sens et oublient tout simplement le public. Ça dégouline, ça sautille, ça bondit, ça crie sur le plateau, sans qu’on ne puisse rien y comprendre. Du coup, le public pouffe, rit, résiste et n’y tient plus, alors qu’il est censé assister à un drame et que le texte voulait s’adresser à son « âme ». L’échange, qu’on a pourtant attendu plus de deux heures, n’a donc pas eu lieu ce soir. ¶
Maud Sérusclat
Les Trois Coups
L’Échange, de Paul Claudel
Théâtre de l’Aquarium • Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris
01 43 74 72 74
Mise en scène : Julie Brochen
Avec : Julie Brochen, Fred Cacheux, Antoine Hamel, Cécile Péricone
Regard et oreille : Valérie Dréville
Installations sonores et visuelles : Frédéric Le Junter
Création lumière : Olivier Oudiou
Création costumes : Sylvette Dequest
Création maquillage et coiffure : Catherine Nicolas
Direction technique : Dominique Fortin
Constructions et trouvailles : Marc Puttaert
Peintures : Maud Trictin
Régie lumière : Pascal Joris, assisté de Hervé Gajean
Régie plateau : Marc Puttaert
Durée : 2 heures
Théâtre de la Croix-Rousse, scène nationale de Lyon • place Joannès-Ambre • 69317 Lyon cedex 04
Billetterie : 04 72 07 49 49
Du 12 au 15 février 2008 à 19 h 30
23 € | 18 € | 15 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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