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12 février 2008 2 12 /02 /février /2008 17:15

Suite au spectacle « MurMure »

 

« MurMure » est un spectacle qui s’inspire du malheureusement légendaire conflit israélo-palestinien, s’appuyant sur une série d’interviews clandestines entre une journaliste israélienne et un prisonnier palestinien via un téléphone portable illégalement introduit en prison. La parole est donnée à trois des comédiens du spectacle, mis en scène par Ariel Cypel et Gaël Chaillat.

 

Comment avez-vous réagi lors de la découverte du projet MurMure, mettant en scène le sujet brûlant voire tabou du conflit israélo-palestinien ?

Stéphane Shoukroun : La particularité du projet est d’interpréter un homme vivant, d’être dans un théâtre documentaire. Généralement, les personnages que nous interprétons sont morts ou complètement fictifs. Là, ce personnage existe, je l’ai rencontré, je lui ai parlé, assez peu car il ne parle pas bien ni le français ni l’anglais, mais il y a eu des échanges de regards, une perception de son énergie. Donc, la difficulté au début du travail a été de ne pas essayer de coller à ce physique et à cette énergie. De ne pas être dans l’imitation ou le fantasme de ce que pouvait être cet homme, mais de s’approprier ses mots comme on le fait pour chaque rôle.

 

Étiez-vous déjà très au fait de la question israélo-palestinienne, est-ce que ça vous a éclairé, perturbé ?

undefinedStéphane Shoukroun : De part mon origine – juive sépharade –, j’avais une certaine connaissance du sujet, étant un peu coincé entre les deux. Après, le fait de travailler sur cette histoire m’a poussé à m’y plonger un peu plus, mais ce qui m’a semblé le plus intéressant, c’est de s’y plonger de façon intime, sensible. On a des connaissances théoriques, politiques, rationnelles, et on essaye de comprendre un homme dans sa chair, dans son corps – puisque c’est quand même ça notre métier, d’incarner physiquement les choses. Alors, qu’est-ce que ça fait d’être dans la peau d’un prisonnier palestinien, incarcéré pendant dix-sept ans, qu’est-ce que ça fait d’être un homme qui s’ouvre au discours de l’autre pour mieux le comprendre ? Parce que c’est ça qu’on raconte, l’histoire d’un Palestinien et d’une Israélienne qui tombent les masques pour se rencontrer, qui lâchent les préjugés, les a priori, et qui essaient vraiment de se mettre à la place de l’autre pour mieux le comprendre, et pour mieux communiquer.

Ça a été ça le travail, ne pas être dans le fantasme, dans une idée, mais être à un endroit plus intime. Moi, comment je fais pour aller vers l’autre et comment je me déleste aussi des préjugés pour faire ce métier, pour incarner un Palestinien alors que je suis juif sépharade. Et le travail que cet homme a fait, j’ai eu le sentiment de le faire moi aussi, à ma petite mesure, pour aller vers sa modification à lui, je ne sais pas si je suis très clair, j’ai dû aussi me modifier moi, dans mes préjugés, mes a priori sur ce type de figure, parce que c’est une figure le terroriste palestinien. Donc, comment faire pour ne pas tomber dans la caricature, mais être sur l’humain, comment ça marche, comment ça bouge un homme comme ça.

 

Comment travaille-t-on avec deux metteurs en scène ?

Stéphane Shoukroun : Deux auteurs metteurs en scène ! C’était la première fois pour moi. Ils ont divisé intelligemment le travail. Il y en avait un qui était plus sur la direction d’acteur, et l’autre plus sur le projet global. Un qui nous donnait plus une matière à réflexion et l’autre qui était plus dans l’incarnation concrète des choses.

Après, oui, c’est un endroit d’altérité, de conflit même parfois, mais qui génère de la création, et quand il y en a deux, ça frictionne encore plus d’une certaine façon. Mais le sujet et l’histoire qu’on raconte nécessitaient aussi peut-être que ce soit une création électrique. C’était cohérent. Et même maintenant en représentation, ce côté électrique est un moteur. Et c’est dû aussi à la distribution éclectique en termes de parcours et d’identité d’acteur.

 

Et vous, comment avez-vous réagi lors de la découverte du projet « MurMure », mettant en scène le sujet brûlant voire tabou du conflit israélo-palestinien ?

Sarah Chaumette : C’est toujours très délicat de faire du théâtre et de représenter une actualité brûlante, douloureuse, un conflit qui concerne le monde entier alors qu’il est extrêmement localisé.

Je n’avais pas des idées très précises à part ce que la télé veut bien m’en dire, à savoir qu’il y a des colonies qu’Israël occupe, qu’il y a un territoire qui s’appelle la Cisjordanie, mais je ne savais pas très bien. Je savais à peu près ce que tout le monde savait, c’est-à-dire que ça pète régulièrement, que le Hammas a pris le pouvoir à Gaza, mais je ne savais pas très bien ce que ça voulait dire, je ne faisais pas bien la différence entre Gaza et les territoires de Cisjordanie, enfin toutes ces choses-là. Maintenant, je suis un tout petit peu plus au clair. J’avais un avis sur le sujet. De façon globale, j’ai un avis sur tout mouvement de colonisation qui me semble très condamnable.

 

Vous interprétez le rôle de la journaliste Amira Hass, l’avez-vous rencontrée et comment avez-vous abordé le travail ?

undefinedSarah Chaumette : Je la connaissais par ses écrits et par ce qu’on en raconte. C’est aussi quelqu’un de très « héroïsé » parce que c’est aussi une grande bonne femme, une vaillante, une brave comme on dit, donc, c’était assez impressionnant. Comment je m’empare de ça, qu’est-ce que le rapport au personnage, comment ne pas trahir quelqu’un qui a une grande conscience et qui est d’une lucidité imparable ? Et puis à un moment, il faut lâcher ça. Quels rapports j’ai, moi, avec ces textes-là ? Mais je pense que j’ai lâché à partir du moment où j’étais plus au clair avec ce que je pensais réellement et de la situation et de la position de cette personne. Mais je n’interprète pas Amira parce qu’elle est ininterprétable, elle se suffit à elle-même, je porte des textes, certains qu’elle a écrits et certains qui sont inspirés ou qu’elle a inspirés aux metteurs en scène.

 

Alors justement, deux metteurs en scène ?

Sarah Chaumette : C’est deux ! Ça dépend de quels deux ! (Rires.)

Sinon, c’est comme un couple ! Y’a un truc de couple, il y a de fait une protection l’un de l’autre, c’était assez… Alors qu’est-ce que je peux dire ? Qu’il faut pas que je dise… ! (Rires.)

 

Et vous qu’en pensez-vous ?

Gaï Elhanan : Les rôles ont été distribués en fonction de l’aspect plus politique de l’affaire ou de l’aspect plus esthétique. Évidemment, parfois ça se confondait et nous étions d’une certaine façon témoins de cette rivalité. Mais c’est une réalité intéressante par rapport au sujet. Cette rivalité entre le politique et l’esthétique est un peu l’intitulé de ce qu’on fait, on peut tout aussi bien regarder les critiques du spectacle qui contiennent aussi cette rivalité. Il y a tout ce jeu-là. Et j’écoutais ce que vous disiez tout à l’heure avec Sarah sur le sujet tabou, brûlant. Moi, je crois que tout sujet politique a sa part de tabou, sa façon de ne pas être abordable. Et le théâtre, par sa fonction esthétique, peut tenter de rendre le sujet plus accessible. Et c’est là la question : est-ce qu’on a réussi ou pas ?

 

undefinedSarah Chaumette : Le premier mois de travail, je me posais assez peu de questions théâtrales, de rendu, parce que ça me censurait. Je découvrais tellement… Amira Hass se tient dans son écriture à un endroit qui permet à l’autre de refaire l’expérience. Elle te fait percevoir en relatant les faits de quoi il s’agit, en relatant les faits. Et c’est par cette conscience du quotidien que j’ai commencé à travailler et à comprendre de quoi il s’agissait. À travers son regard, évidemment. Je réalise a posteriori à quel point ça s’est fait en deux phases. Il y a eu tout un temps d’enquête. La question de l’actrice n’a pas été évacuée, mais elle était parfois concurrente. Comme une distorsion entre deux choses qui sont une seule – ma personne – et cette enquête très personnelle, à coup de lecture, de discussion, d’Internet, de ce qui te permet d’en savoir plus. Et tu te rends compte d’ailleurs très vite que, finalement c’est très facile d’en savoir plus, que c’est à portée de main. Pour moi, c’est d’abord passé par ce que tu as appelé l’acteur citoyen, et ça m’a permis de retourner au théâtre. Mais de le lâcher d’abord, pas pour l’oublier, mais pour considérer à un moment que ce que j’avais réussi à intégrer s’était intégré et que je n’allais pas poursuivre au-delà de ça. Ça s’est fait tout seul. Au bout d’un moment, la somme d’information devient handicapante parce qu’on se pose des problèmes d’éthique, pseudo-moraux, et à un moment, il faut aussi prendre le risque et jouer le jeu du théâtre, et quelle théâtralité on donne à tout ça… Mais c’était assez rigolo de voir comment les choses se sont déposées, comme un limon, et après voilà, faire confiance à ça…

 

Gaï Elhanan : Moi, ma position anticolonialiste, j’ai eu souvent l’occasion de l’exprimer ici ou en Israël. Et, d’une certaine façon, j’ai eu peur de cette abondance d’informations que j’ai en moi par rapport au plateau. Je ne voulais pas que ça déborde de moi, que chaque répétition soit un débat. Parce qu’on essaie de simplifier, d’un certain point de vue. Pas que par rapport à ce conflit-là. Parce que tout conflit en général est d’abord compliqué, pour tout le monde. Un conflit, c’est un dialogue ; un dialogue, c’est une rencontre, c’est un et un. C’est un travail de […], on triche, parce que c’est complexe, on peut parler des commerces d’armes jusqu’au marché des prostituées à Tel-Aviv, et tout relier au conflit israélo-palestinien. Mais c’est compliqué. Faire une pièce de théâtre en partant d’une journaliste, et d’une seule chose de cette journaliste, en partant de cette rencontre avec cette personne-là, à ce moment-là, c’est pour inviter les gens et leur dire : n’ayez pas peur, touchez, écoutez… On n’est pas sur un truc généraliste, plombant et on va vous raconter tout le conflit, etc… Je suis content que nous ne soyons pas dans une envie de moraliser ou de culpabiliser, ou il faut que vous sachiez. Non, on le présente de la manière la plus simple, autant qu’on peut, c’est pas commode, c’est la prison, c’est l’enfermement, mais bon…

 

Vous êtes israélien, comment est-on acteur alors sur un tel projet ? Est-on acteur, acteur-citoyen ?

Gaï Elhanan : Je suis issu du problème, le pays étant le problème, le problème étant le pays. Il est évident que, moi, je défends une certaine position politique, et que c’était important que certaines choses soient dites et que d’autres ne soient pas mal dites. Tout au long du processus, il y a eu des choses avec lesquelles j’étais d’accord, d’autres avec lesquelles je n’étais pas d’accord. Et on en a discuté, des choses ont été enlevées ou ajoutées, pas seulement moi en tant qu’Israélien, mais moi en tant que personne, qu’être humain. Comme Sarah a dit, toute colonisation est condamnable. Personne n’a le monopole de la connaissance sur ce sujet. Il y a plein de personnes qui disent je me sens pas concerné, je comprends pas bien ce sujet, etc. Mais toute personne peut être touchée par la colonisation, la domination, l’être humain.

undefinedAprès, en tant qu’Israélien, je me suis souvent posé la question de la place de la réalité et de l’authenticité dans tout ça, et à quel niveau c’est important pour moi. Ou même tout à fait le contraire, peut-être je ne veux pas que ce soit lié forcément à ça, parce que, moi ça m’a beaucoup plu que l’on aborde le sujet par le biais de l’enfermement. C’est de ça qu’on parle : l’évènement, c’est l’enfermement et le spectacle fait partie de cet évènement ici à Confluences. Et, moi, j’ai toujours eu un problème avec l’approche qu’ont les médias occidentaux en Israël ou en Occident du conflit israélo-palestinien.

Ceci dit le conflit, c’est un thème, c’est un sujet, non pas un thème, un lieu dans le monde. On peut parler du fromage, on peut parler des assassinats ciblés, c’est toujours dans le même lieu. Là, on parle de l’enfermement, de prison, de portable, on part du plus petit enfermement au plus grand.

Et puis la rencontre des différents humours est intéressante. L’humour français – que je ne comprends pas toujours –, l’humour israélien, utilisé dans les textes d’Amira, et son humour à soi. Confronter les humours, ça c’est intéressant, mais ça n’a rien à voir avec le conflit israélo-palestinien.

Il s’agit plutôt d’une rencontre interculturelle israélo-française.

 

Propos recueillis par

Astrid Cathala

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Voir la critique de MurMure par Astrid Cathala pour les Trois Coups


MurMure, de Gaël Chaillat et Ariel Cypel

Mise en scène : Gaël Chaillat et Ariel Cypel

Avec : Élie Axas, Gaël Chaillat, Sarah Chaumette, Gaï Elhanan, Mohamed Hirzallah, Lahce Razzougui, Stéphane Shoukroun

Scénographie et costumes : Jane Joyet

Environnement sonore : Ronan Yvon

Lumière : Léandre Garcia-Lamolla

Spectacle le mardi 12 février 2008 à 20 h 30

Collectif 12 • friche André-Malraux • 174, boulevard du Maréchal-Juin • 78200 Mantes-la-Jolie

Standard : 01 30 33 39 42 | télécopie : 01 30 33 33 98

Réservations : 01 30 33 22 65

collectif12@wanadoo.fr

www.collectif12.org

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