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11 février 2008 1 11 /02 /février /2008 23:02

Vroum, vroum !


Par Éric Demey

Les Trois Coups.com


« Par les routes » est un texte commandé à Noëlle Renaude. N’y voyez pas d’objection. L’auteure est une compagne – de route – de Frédéric Maragnani. Le metteur en scène affectionne ce théâtre qui interroge les langages – la langue vernaculaire et le langage théâtral. Ça tombe bien, moi aussi. Après « Suite » de Minyana, très bon spectacle de l’automne girondin, j’attendais impatiemment que ça redémarre. En route !

Vroum, vroum, début du voyage. Il y a du beau monde dans la salle. Des poids lourds de la culture aquitaine, même l’auteure est là. Silence. Deux hommes partent en voiture alors qu’ils viennent de perdre leur mère. Direction le sud. C’est un drame routier, donc. Les deux fistons orphelins ne ressemblent à rien. C’est un couple à la Vladimir et Estragon. Surtout le grand, lunaire, ahuri un peu godiche, avec de faux airs de Bourvil. C’est lui qui passe la première vitesse. Ils ont la trentaine de celui qui devient adulte. Le trajet commence bien.

Derrière eux, sur un grand écran, défilent des inscriptions. Ce sont celles des panneaux de signalisation, réelles ou transformées. C’est drôle et à peine exagéré. Ces signes pointent le cocasse et l’absurde des bords de route. Et ils annoncent : le voyage se fera par les mots autant que par les routes. Circulez, il n’y a rien à voir. Ce soir, c’est le Verbe qui conduit.

On avance à l’aveugle, donc. Ce sont les mots qui donnent à voir. Ce sont eux qui font vivre les situations, et les deux comédiens enfantent à eux seuls les personnages. Les mots, Noëlle Renaude sait aller les chercher. Les oubliés, les décalés, ceux qu’on n’attendait plus ou qu’on n’entendait plus comme ça. Chaque phrase propose des surprises syntaxiques et lexicales. Chaque situation ne se comprend qu’à force d’attention. C’est l’oeuvre d’un poète dramatique comique qui cache le sens et traque le non-sens. Elle se coltine les mots au quotidien dans leur vacuité, leur inanité, et Maragnani l’a saisi. Il demande à ses acteurs de hâcher leur diction et de dire sans y croire. L’effet, bien que connu, amuse. Au début.

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« Par les routes » | © D. R.

La seconde accroche un peu. Il faudrait voir du côté de l’embrayage. Les lieux se succèdent. Lieux non-lieux typiques, de ceux que l’on trouve partout et où l’on ne se trouve nulle part. Tellement ils se ressemblent. Pour qui emprunte encore la nationale : forêt à chevreuils, village fleuri, départements qui ont « l’esprit d’entreprendre » et auberges avec au menu l’inévitable poisson de rivière. Pour les autoroutiers : station-service, aire de repos (« aire des méandres »), cafétéria, bouchon et accident. Dans chaque non-lieu une rencontre. A chaque rencontre, nos deux antihéros poursuivent leur non-apprentissage du deuil : de la serveuse du snack au couple de motards germano-finois, tous ont perdu leur mère mais n’ont rien à apporter. De chaque rencontre, il n’y a pas grand-chose à tirer. Qu’à rire. Ce n’est pas un mal, mais si l’on ralentit encore, on ne pourra plus accélérer. Non ?

Calage. La vie est absurde, c’est entendu. Plus absurde encore que la mort. La mort d’une mère elle, est dans l’ordre des choses. C’est pas moi qui le dis, c’est eux. C’est du bon sens. Très bien. Alors arrêtons-nous. C’est inutile de discuter.

S’il n’y a pas de douleur, il n’y a pas matière à rire non plus. S’il n’y a pas de jeu, que reste-t-il à prendre au sérieux ? S’il n’y a pas de variation, pas de rupture, pas d’accélération, est-ce que l’on continue à avancer ? À force de distance monocorde, de second, de troisième degré, Par les routes finit par provoquer le désintérêt et l’ennui. Ici ou ailleurs, se dit-on, peu importe, et on finit par attendre l’arrêt buffet.

Au garage. Qu’est-ce qui ne fonctionne pas ? C’est compliqué le théâtre. Il suffit d’un détail pour gripper la machine. Des héros désincarnés, trop ou pas assez, très peu différenciés. Des personnages secondaires qui n’existent pas. Une mécanique qui ronronne… Le spectacle s’effiloche, s’évapore et finit dans un nuage. Après une sortie de route. Il n’y a rien à ajouter, me dit le mécano, une révision s’impose. 

Éric Demey


Par les routes, de Noëlle Renaude

Travaux publics-Cie Frédéric-Maragnani • 23, rue Couvent • 33000 Bordeaux

Mise en scène : Frédéric Maragnani

Avec : Jean-Paul Dias, Céline Garnavault, Gaëtan Vourc’h

Scénographie : Frédéric Maragnani, Éric Blosse

Lumières : Éric Blosse

Régie générale, lumières, plateau : Vanessa Lechat

Théâtre national Bordeaux-Aquitaine • place Renaudel • 33000 Bordeaux

Du 6 au 8 février 2008 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

De 7 € à 12 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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