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10 février 2008 7 10 /02 /février /2008 20:16

Un Zorro de l’espace


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


« Une salle de quartier qui sert l’imaginaire. » Voilà en quelques mots résumée la vocation du Théâtre Tallia. Pour preuve, deux pièces jouées en alternance : « les Paradoxes de Miss Einstein » et « le Testament de Zorro ». Un Zorro de l’espace, qui signe son spectacle d’un « z » comme « zublime».

Une tête émerge d’une baignoire. Grisonnante, les yeux clos. Derrière elle défilent quelques images : des terrasses de cafés, du soleil, des extérieurs uniquement. Un temps rêvé où le vieux Zorro, aujourd’hui jeté au rebut au fond de sa baignoire, était encore un Zorro digne de ce nom, un vrai Zorro de cinéma. Mais l’homme a vieilli et l’acteur avec. Or l’âge, c’est pas bon pour les héros. Son producteur l’a donc remercié. Si on lui a retiré son costume, il lui reste cependant le rôle. Un beau rôle : celui du pourfendeur d’injustice, de l’acteur fantasque un peu triste et du poète marginal un peu fou. Dans sa chambre d’hôpital psychiatrique, du fond de sa baignoire, il règle ses comptes avec son producteur, mais aussi avec lui-même. Ses vieux fantasmes remontent ainsi à la surface. Katalin, la jeune actrice dont il était amoureux, revient alors hanter ses nuits. Un peu Zorro justicier, le vieil acteur est tout autant Don Quichotte grotesque que Cyrano poète.

Le texte brillant d’Henri-Frédéric Blanc est monté avec finesse par Estelle Gapp et parfaitement interprété par Jean-Pierre de Lavarene dans le rôle du vieil acteur, si l’on omet quelques mots écorchés. Tantôt beau, grand et courageux, tantôt triste, fatigué et pitoyable, ce Zorro déchu interroge des thèmes aussi divers que la solitude et l’enfermement, mais aussi la notion de normalité et la place pour la poésie et le rêve dans une société dite du spectacle. Le brio de l’acteur sublime un texte à la fois drôle et cruel, un texte truffé de jeux de mots mais jamais lourd, toujours enlevé. « Je suis dans le sublime, bordel ! »

« le Testament de Zorro » | © Isabelle Lassalle

Par ailleurs, Estelle Gapp a conservé du roman des moments de dialogue qu’elle a intelligemment fait apparaître dans le monologue. Seule l’intervention muette de Katalin, jouée par Coralie Bonnemaiso, semble un peu plus discutable, voire anecdotique. Même si l’on comprend l’intention – présenter la jeune femme en petite tenue dans des postures tendancieuses pour signifier la prégnance d’un fantasme plus vrai que nature chez le vieil acteur, la présence duquel fantasme heurte de fait la fantaisie poétique du personnage – il reste que ces apparitions s’intègrent assez mal au corps du spectacle.

Ainsi, on aurait pu sans doute préférer poursuivre l’usage de la vidéo, bien employée au début et à la fin du spectacle. Les moments de rêve sont en effet évoqués par des diaporamas projetés sur un rideau léger. Un rideau qui se mue parfois en femme fantasmée, un rideau que le vieil acteur sert amoureusement dans ses bras. Il aurait donc été cohérent, ce n’est là qu’une option possible, de rendre la jeune femme également virtuelle et d’en faire une apparition sur le rideau du rêve et de la mémoire. En revanche, la baignoire et tout ce qu’elle évoque – l’intime, l’eau sur laquelle on vogue, on flotte, dans laquelle on coule, la baignoire « bateau ivre » – est une véritable trouvaille de mise en scène (on regrette juste les bruits de frottement lorsque l’acteur se laisse glisser au fond).

Ces petits détails de mise en scène ne doivent cependant pas faire oublier un acteur formidable et un texte réellement brillant, tout en variations, finement adapté par Estelle Gapp avec une réelle intelligence du monologue théâtral. Ce Testament de Zorro, sous un petit air de philosophie dans la baignoire, nous propulse quelque part dans un espace intersidéral, entre prosaïque et sublime. 

Cédric Enjalbert


Le Testament de Zorro, d’Henri-Frédéric Blanc

Adaptation : Estelle Gapp

Cie Les Balbucioles • 20, rue du Maréchal-Juin • 94700 Maisons-Alfort

06 64 43 65 50

www.lesbalbucioles.com

contact@lesbalbucioles.com

Mise en scène : Estelle Gapp

Avec : Jean-Pierre de Lavarene et Coralie Bonnemaiso

Création photo : Isabelle Lassalle

Théâtre Tallia, salle Roxane • 40, rue de la Colonie • 75013 Paris

Réservations : 01 45 80 60 90

www.tallia.fr

Du 6 février au 27 mars 2008, le jeudi à 20 heures

Durée : 1 heure

20 € | 16 € | 12 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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