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10 février 2008 7 10 /02 /février /2008 15:37

Dans le noir d’une épave


Par Alexandra Cartet

Les Trois Coups.com


« Slogan » est un nom commun accrocheur, bref et vendeur. Le spectacle « Slogans » d’après l’œuvre éponyme de Maria Soudaïevna et « Vociférations », réécriture de « Slogans » par Antoine Volodine, n’en a que le titre. « Vociférations » est d’ailleurs plus adapté à ce moment théâtral empli de cris. Quatre femmes hurlent contre l’injustice, la souffrance et le désespoir dans un contexte politique très fort : le passage de l’ex-U.R.S.S. à la Russie.

Vladivostok. Ida Jerricane et Serena Malchavenko, deux prostituées, sont enfermées dans la cale d’un bateau depuis vingt-quatre heures. Elles attendent leurs tortionnaires de la mafia russe. Conscientes qu’elles sont condamnées et qu’elles vont être brûlées, elles crient leur révolte et se posent comme porte-parole de toutes leurs petites sœurs, prostituées et maltraitées comme elles. Maria Soudaïevna est présente du début la fin. Elle commente ce qui se passe, nous raconte le chaos de la nouvelle Russie, ex-U.R.S.S. Elle a une voix à part entière, tantôt en tant que narratrice, tantôt en tant que femme porte-parole au même titre qu’Ida et Serena. Suzy Vagabonde, mère protectrice des prostituées, déjà morte, accompagne les deux défuntes dans leur passage vers l’éternel et leur libération après la mort. Sa voix et ses slogans sont censés rassurer Ida et Serena et les amener à la sérénité.

Pour raconter cette histoire, Charles Tordjman décide de découper la scène en trois espaces : la cale du cargo ; un carré en avant-scène (espace de Maria Soudaïevna) avec un piano ; et un box en fond de scène, qui représente une sorte de vitrine pour prostituées. Ainsi, la cale vaste et sinueuse représente la grandeur de l’empire russe. Celui-ci est incapable de protéger ces deux filles abandonnées de tous. On ne distingue que peu les contours et la présence d’Ida et Serena dans l’étendue sombre du bateau. Le box est, au contraire, très délimité grâce à une lumière crue. Lumière symbole du monde cruel de la prostitution. Le minuscule carré de Maria Soudaïevna contraste également avec les deux autres espaces. Cette image n’est autre que la métaphore de l’enfermement de l’auteur en hôpital psychiatrique, avant son suicide.

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« Slogans » | © Éric Didym

En outre, la présence de l’auteur, Maria Soudaïevna, sur le plateau a son importance : elle nous raconte elle-même l’histoire. À cette narration s’opposent les slogans obscurs. En tout cas, les phrases de l’auteur sont brutales plus à cause de la juxtaposition de mots violents que par leur sens littéral. C’est surtout leur assemblage qui dérange, bouscule, choque le spectateur. Les slogans, en plus d’être violents, sont clamés, hurlés, vociférés, par des comédiennes aux voix profondes et touchantes. Suzy Vagabonde est la seule à amener une certaine douceur dans la prise de parole. Ses slogans sont plus rassurants dans les mots et les sons.

La douceur n’est pourtant pas de mise ici. D’ailleurs, la bande-son musicale contribue à la brutalité et la révolte. Vicnet a composé en effet une musique aux sonorités classiques et techno assez étrange et inquiétante. À cette ambiance s’ajoutent les mélodies baroques et gaies du piano, qui joue tout seul. De cette musique émane une gaieté stéréotypée contrastant avec les actions violentes présentes sur le plateau. N’est-ce pas là l’image d’un État qui ne veut rien voir ? Aveuglement que semble dénoncer Maria lorsqu’elle met son bandeau rouge devant les yeux en parlant d’un État impuissant. Quant à l’absence de pianiste devant cet instrument dont les touches s’enfoncent seules, cela représente un État laissé à la dérive. Cette idée est confirmée par le fait que le piano semble couler dans le sol, tel un bateau dans la mer. La mort des deux prostituées à la fin accuse une fois de plus cette Russie définitivement incapable de protéger ses habitants. Cette mort d’Ida et de Serena s’accomplit dans le noir le plus complet. Noir qui laisse libre cours à l’imagination du spectateur.

Ce spectacle est très intéressant en ce qui concerne le texte et la pertinence de la mise en scène. Mais on décroche assez facilement au fil de la pièce à cause des slogans souvent hermétiques. Par ailleurs, la dernière partie du spectacle qui se déroule après la mort des prostituées me semble superflue. Elles reviennent alors crier à l’injustice. J’aurais préféré n’entendre plus que la voix et les slogans rassurants de Suzy Vagabonde à cet instant-là. En tout cas, les comédiennes servent plutôt bien ce texte dense, même si elles sont peut-être un peu trop uniformes les unes par rapport aux autres. J’ai passé un bel instant théâtral mais, convaincue que ces textes auraient pu me bouleverser bien plus, je reste sur ma faim. 

Alexandra Cartet


Slogans, de Maria Soudaïevna

D’après Slogans de Maria Soudaïevna et Vociférations d’Antoine Volodine

Production Théâtre de la Manufacture-centre dramatique national Nancy-Lorraine, Théâtre Vidy-Lausanne E.T.E, avec la participation artistique du Jeune Théâtre national

Traduction et adaptation : Antoine Volodine

Mise en scène : Charles Tordjman

Avec : Marion Bottollier, Julie Pilod, Violaine Schwartz, Agnès Sourdillon

Collaboration artistique : François Rodinson

Scénographie : Vincent Tordjman

Lumières : Christian Pinaud

Musique : Vicnet

Costumes : Cidalia Da Costa

Perruques et maquillages : Cécile Kretschmar

Chorégraphe : Lucas Manganelli

Construction du décor : Ateliers du Théâtre Vidy-Lausanne E.T.E

Théâtre de la Commune • 2, rue Édouard-Poisson • 93300 Aubervilliers

www.theatredelacommune.com

Réservations : 01 48 33 16 16

Du 6 au 22 février 2008, mardi, mercredi, vendredi et samedi à 21 h, jeudi à 20 h et dimanche à 16 h 30

Durée : 1 h 15

22 € | 16 € | 11 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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