« Une condition humaine
entre drame et grotesque »
« Ivanov » a connu deux étapes d’écriture. Une première version date de 1887, il s’agit alors d’une comédie. Puis Tchekhov la réécrit en 1889 pour la rendre plus conforme aux conventions de l’époque. La pièce porte alors en sous-titre « drame en quatre actes ». La mise en scène de Tamas Ascher choisi le parti pris du retour à l’origine, car si le thème est tragique, le propos, lui, s’oriente plutôt vers la comédie et le burlesque.
La pièce est en hongrois surtitré français et dure trois heures. Le va-et-vient entre jeu d’acteur et texte épuise vite, mais qu’importe : on se rend rapidement compte que les dialogues n’a pas besoin d’être constamment suivis. Les situations font sens malgré tout, et elles ne perdent rien de leur drôlerie. Les répliques sont savoureuses et les personnages hauts en couleur.
On assiste en effet à travers le portrait de la famille Lébédev à l’étude de mœurs de tout un microcosme petit-bourgeois. Les personnages sont faits d’un bloc, avec des traits de caractère portés à l’extrême par un jeu d’acteur généreux. Le qu’en-dira-t-on, l’avarice, les médisances importent beaucoup dans ce monde de conventions sociales. On perçoit néanmoins les carences affectives de tous ces personnages derrière leurs poses et discussions stéréotypées. Car l’ennui et la difficulté à affronter un quotidien dépourvu de rêve et d’élan sont bien les sujets centraux de cette pièce.
Le personnage d’Ivanov pourrait émouvoir par la sincérité de son mal-être. Mais ses doutes à ce point verbalisés, à ce point étalés, agacent par leur impudeur. L’absence soudaine de sentiment amoureux pour son épouse qui se meurt, l’incapacité à y trouver une raison, le fatalisme dont il fait preuve sont des choses qui font peur. Il y a quelque chose de trouble qui se dégage de ce personnage, sorte de M. Tout-le-Monde qui se frotterait à la souffrance psychique, mais sans le charisme d’un héros. Sa banalité l’empêche de susciter l’empathie du spectateur. Ce à quoi on assiste est à la fois immense et pitoyable, tragique et grotesque. Alors, on rit beaucoup, d’un rire cruel et salvateur.
Sans doute a-t-on aussi besoin de tourner Ivanov en ridicule pour ne pas perdre notre légèreté. Ou pour exorciser l’effet de contamination que cet épanchement mélancolique pourrait provoquer sur nous-mêmes. Car Ivanov est un drame du quotidien, quelque chose de bien proche de nos propres existences. Nous avons tous au moins une fois été victimes d’un évènement aussi banal et terrible que l’étiolement des sentiments. En outre, le décor est une sorte de hall, un lieu de passage qui ne nous apporte aucun indice temporel et renforce l’impression de proximité : c’est le lieu d’un quotidien sans chaleur, mais aussi celui d’une époque qui pourrait être la nôtre.
Si ce spectacle est un agréable moment pour le public, je regrette cependant que l’émotion n’ai pas été plus présente. Mis à part deux ou trois moments qui prennent véritablement le spectateur aux tripes, on reste cantonnés à des scènes où les personnages sont tournés en dérision. Chez Tchekhov, la satire et l’humour noir ne sont effectivement jamais loin du tragique, mais le parti pris de Tamas Ascher est peut être un peu excessif. Car à choisir systématiquement l’angle du sarcasme, on finit par être (trop ?) détachés de l’enjeu de la pièce. ¶
Aurore Krol
Les Trois Coups
Ivanov, d’Anton Tchekhov
Spectacle en hongrois surtitré en français
Mise en scène : Tamas Ascher
Avec : Ernö Fekete, Ildico Toth, Judit Csoma, Zoltan Bezerédi, Adél Jordan, Gabor Maté, Zoltan Rajkai, Agi Szirtes, Ervin Nagy, Janos Ban, Éva Olsavszky, Vilmos Kun, Vilmos Vajdai, Imre Morvay, Béla Mészaros, Klara Czako, Réca Pelsö czy, Szabina Nemes, Csaba Eröss, Anna Palmai, Csaba Hernadi, Maté Zarari
Décors : Zsolt Khell
Costumes : Györgyi Szakacs
Lumières : Tamas Banyai
Musique : Marton Kovacs
Dramaturgie : Géza Fodor, IIdiko Gaspar
Assistant : György Tiwald
Production : Katona Jozsef Szinhaz, Budapest
Triangle/Plateau pour la danse • boulevard de Yougoslavie • 35000 Rennes
Du 31 janvier au 2 février à 20 heures
Durée : 3 h avec entracte
Réservations au Triangle/Plateau pour la danse : 02 99 22 27 27
23 € | 17 € | 12 € | 8 €
« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à “Paris-Match”, “les Échos”, “Politis”, “le Magazine littéraire”, “l’Avant-scène Théâtre”…
« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez le théâtre et vous savez faire partager votre passion… » Marie-Céline Nivière et Dimitri Denorme, “Pariscope”, rubrique « Théâtre »
« “Les Trois Coups”, c’est une pépinière de critiques. Ils sont acteurs, étudiants […], tous raides amoureux de théâtre. Une quarantaine à aller au théâtre et à écrire sur les spectacles. » Jean-Pierre Thibaudat, “Rue 89”, blog “Balagan”
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