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7 février 2008 4 07 /02 /février /2008 15:14

« Une condition humaine entre drame et grotesque »


Par Aurore Krol

Les Trois Coups.com


« Ivanov » a connu deux étapes d’écriture. Une première version date de 1887, il s’agit alors d’une comédie. Puis Tchekhov la réécrit en 1889 pour la rendre plus conforme aux conventions de l’époque. La pièce porte alors en sous-titre « drame en quatre actes ». La mise en scène de Tamas Ascher choisi le parti pris du retour à l’origine, car si le thème est tragique, le propos, lui, s’oriente plutôt vers la comédie et le burlesque.

La pièce est en hongrois surtitré français et dure trois heures. Le va-et-vient entre jeu d’acteur et texte épuise vite, mais qu’importe : on se rend rapidement compte que les dialogues n’a pas besoin d’être constamment suivis. Les situations font sens malgré tout, et elles ne perdent rien de leur drôlerie. Les répliques sont savoureuses et les personnages hauts en couleur.

On assiste en effet à travers le portrait de la famille Lébédev à l’étude de mœurs de tout un microcosme petit-bourgeois. Les personnages sont faits d’un bloc, avec des traits de caractère portés à l’extrême par un jeu d’acteur généreux. Le qu’en-dira-t-on, l’avarice, les médisances importent beaucoup dans ce monde de conventions sociales. On perçoit néanmoins les carences affectives de tous ces personnages derrière leurs poses et discussions stéréotypées. Car l’ennui et la difficulté à affronter un quotidien dépourvu de rêve et d’élan sont bien les sujets centraux de cette pièce.

Le personnage d’Ivanov pourrait émouvoir par la sincérité de son mal-être. Mais ses doutes à ce point verbalisés, à ce point étalés, agacent par leur impudeur. L’absence soudaine de sentiment amoureux pour son épouse qui se meurt, l’incapacité à y trouver une raison, le fatalisme dont il fait preuve sont des choses qui font peur. Il y a quelque chose de trouble qui se dégage de ce personnage, sorte de M. Tout-le-Monde qui se frotterait à la souffrance psychique, mais sans le charisme d’un héros. Sa banalité l’empêche de susciter l’empathie du spectateur. Ce à quoi on assiste est à la fois immense et pitoyable, tragique et grotesque. Alors, on rit beaucoup, d’un rire cruel et salvateur.

Sans doute a-t-on aussi besoin de tourner Ivanov en ridicule pour ne pas perdre notre légèreté. Ou pour exorciser l’effet de contamination que cet épanchement mélancolique pourrait provoquer sur nous-mêmes. Car Ivanov est un drame du quotidien, quelque chose de bien proche de nos propres existences. Nous avons tous au moins une fois été victimes d’un évènement aussi banal et terrible que l’étiolement des sentiments. En outre, le décor est une sorte de hall, un lieu de passage qui ne nous apporte aucun indice temporel et renforce l’impression de proximité : c’est le lieu d’un quotidien sans chaleur, mais aussi celui d’une époque qui pourrait être la nôtre.

Si ce spectacle est un agréable moment pour le public, je regrette cependant que l’émotion n’ai pas été plus présente. Mis à part deux ou trois moments qui prennent véritablement le spectateur aux tripes, on reste cantonnés à des scènes où les personnages sont tournés en dérision. Chez Tchekhov, la satire et l’humour noir ne sont effectivement jamais loin du tragique, mais le parti pris de Tamas Ascher est peut être un peu excessif. Car à choisir systématiquement l’angle du sarcasme, on finit par être (trop ?) détachés de l’enjeu de la pièce. 

Aurore Krol


Ivanov, d’Anton Tchekhov

Spectacle en hongrois surtitré en français

Mise en scène : Tamas Ascher

Avec : Ernö Fekete, Ildico Toth, Judit Csoma, Zoltan Bezerédi, Adél Jordan, Gabor Maté, Zoltan Rajkai, Agi Szirtes, Ervin Nagy, Janos Ban, Éva Olsavszky, Vilmos Kun, Vilmos Vajdai, Imre Morvay, Béla Mészaros, Klara Czako, Réca Pelsöczy, Szabina Nemes, Csaba Eröss, Anna Palmai, Csaba Hernadi, Maté Zarari

Décors : Zsolt Khell

Costumes : Györgyi Szakacs

Lumières : Tamas Banyai

Musique : Marton Kovacs

Dramaturgie : Géza Fodor, IIdiko Gaspar

Assistant : György Tiwald

Production : Katona Jozsef Szinhaz, Budapest

Triangle/Plateau pour la danse • boulevard de Yougoslavie • 35000 Rennes

www.t-n-b.fr

Du 31 janvier au 2 février à 20 heures

Durée : 3 h avec entracte

Réservations au Triangle/Plateau pour la danse : 02 99 22 27 27

23 € | 17 € | 12 € | 8 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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