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6 février 2008 3 06 /02 /février /2008 01:27

Un maladroit pas de deux


Par Pascale Ratovonony

Les Trois Coups.com


L’argument était pourtant engageant : Mona, une jeune fille réservée, passe la porte du cours de danse « Héloïse & Roméo », aussi désireuse d’apprendre à danser aux côtés de M. Roméo que, semble-t-il, d’en savoir davantage sur une Héloïse mystérieusement absente… Au fil des leçons, elle fait la connaissance de la faune bigarrée qui hante le cours, femmes inquiètes de voir venir l’âge, hommes soucieux et chevaleresques, tous protégeant leurs rêves et leurs déceptions derrière les murs de papier de petits mensonges et d’identités inventées.

On attendait que l’œil acéré de Patrice Leconte et la plume truculente de Patrick Cauvin s’emparent de ce microcosme avec cette ironie tendre qui a, tant de fois déjà, fait merveille au cinéma – d’autant plus que, comme on le sait depuis le film Ballroom Dancing de Baz Luhrmann (1992), le monde clos de la danse de salon, ou danse sportive, est le lieu d’observation privilégié du conformisme et de la cruauté ordinaires. Las ! ce qui aurait sans doute pu être un bijou cinématographique embarrasse la scène théâtrale de lourdeur et de médiocrité.

La faute en est, en majeure partie, au texte, inapte à passer la rampe. Si le cinéma en effet permet de se délecter de tranches de vie au temps suspendu, le théâtre, lui, réclame de la tension, de la complexité, des enjeux forts – tous éléments absents du texte linéaire de Cauvin, où les scènes se succèdent les unes aux autres avec platitude, sans lien ni progression réels de l’une à l’autre. Le rapport unissant Mona à M. Roméo, qui aurait pu être l’occasion d’une réflexion sensible sur la transmission, est traité comme un simple élément de suspense – savoir si Mona est, oui ou non, la fille du vieil homme.

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« Héloïse » |  © Emmanuel Robert-Espalieu

Même pauvreté du point de vue de la langue : on parle sur cette scène comme l’on parle dans la rue, on y entend les mêmes expressions figées, les mêmes jeux de mots convenus. Quand, chez Brecht ou Genet, le parler populaire ou l’argot peuvent devenir de puissants instruments dramatiques, la langue de Cauvin est immobile et roide, on ne l’écoute pas l’ayant déjà mille fois entendue.

Le texte fait enfin preuve d’une obsession à expliquer, à clarifier, à simplifier, qui non seulement stérilise l’intrigue, mais engonce les personnages dans une idéologie petite-bourgeoise. Partant du principe, souvent fécond au théâtre, que les personnages ne sont pas ce qu’ils prétendent être, Cauvin aurait pu en tirer une progression fine, les faisant se révéler à eux-mêmes et au spectateur à travers leur passion, la danse. Jusqu’à brouiller définitivement les frontières entre fantasme et réalité, et ouvrir l’espace à tous les possibles. Au contraire, il prend le parti de rendre à chacun ce qui lui est dû dans la logique du réel : chaque fabulation est suivie de son démenti, chaque rêve, de son explicitation terre-à-terre. La soi-disant aristocrate, se préparant au somptueux bal du mariage de sa fille, est immédiatement dénoncée comme incurable solitaire au train de vie médiocre, le soi-disant professeur héroïque, comme chauffeur-livreur… Ce refus obstiné de l’illusion théâtrale aurait pu néanmoins porter ses fruits, inscrivant la pièce dans une veine cruelle et dénonciatrice ; mais là n’est pas non plus le parti pris de Cauvin. La pièce rit en effet de ces faux-semblants, colorie de bonhomie ce qu’ils comportent de désespoir, s’abîme dans un constat complaisant, celui de la médiocrité générale. Aucune perspective de progrès à l’horizon, les choses sont ce qu’elles sont, ma brave dame, et apparemment tout est pourtant pour le mieux.

Ni la mise en scène de Leconte, scolairement entrecoupée de passages dansés, ni le jeu des acteurs, pourtant plein de ferveur et d’énergie, ne parviennent à sublimer le texte. Des rires fusent néanmoins parfois, aux moments les plus consensuels. Reste toutefois la désagréable impression d’être venus contempler, comme au zoo, de braves pauvres pittoresques depuis la place du riche, celle que le Théâtre de l’Atelier vend 38 euros… 

Pascale Ratovonony


Héloïse, de Patrick Cauvin

Mise en scène : Patrice Leconte

Assistante à la mise en scène : Caroline Duffau

Avec : Rufus, Mélanie Bernier, Bernard Alane, Agathe Natanson, Isabelle Spade, Laurent Gendron

Décor : Ivan Maussion

Lumière : Franck Thévenon

Costumes : Cécile Magnan

Chorégraphie : Valérie Plazenet

Théâtre de l’Atelier • 1, place Charles-Dullin • 75018 Paris

Réservations : 01 46 06 49 24

À partir du 24 janvier 2008, du mardi au samedi à 21 heures, et matinées samedi et dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 30

De 38 € à 7 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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