Strindberg entomologiste
« Je ne bastis que pierres vives : ce sont hommes. » Le ton est donné. La scène des Gémeaux exhibe l’homme. Après « Le temps est un songe » de Lenormand, « Le Pélican » de Strindberg. La petite « pièce de chambre » est montée par Gian Manuel Rau avec un air de modernité et une grosse bouffée d’« air épicé ».
Drame intime, le Pélican met face à face une mère, deux enfants, un gendre et une bonne. Et un père. Mort. Il a laissé une lettre dans laquelle il accuse la mère et le gendre d’être responsables de sa mort. Cet ultime message rompt la loi du silence qui prévalait jusqu’alors. La vérité explose et la famille avec. On découvre un peuple anthropophage mu par l’égoïsme et le ressentiment. La mère détourne l’argent du ménage, elle trompe son mari avec son gendre, ressert inlassablement la même infâme bouillie à ses enfants. Écœurés de bouillie, affamés de vérité, le frère et la sœur ont la nausée. Lui, Fredrik, boit. Elle, Gerda, s’emmure dans l’autisme. Quant à la bonne, Margaret, elle n’a rien à perdre et met le feu aux poudres. La mère se prend pour le pélican mythique qui nourrit ses enfants de son sang et de sa chair. Refoulement. Car elle est plutôt du genre génitrice dévoratrice. Avec le Pélican, Strindberg peint une ménagerie de cœurs froids, à peine réchauffés par la rancune qui les ronge. Un monde où « tout brûle, la méchanceté, la rancœur, la haine » dans un grand feu bourgeois.
La pièce a quelque chose de la danse macabre. Gian Manuel Rau l’a bien compris, lui qui fait se déchaîner la mère-pélican sur un fond de hard rock. Dans cette scène, on perçoit l’influence de Thomas Ostermeier, dont il a été l’assistant. Le décor, sobre, est à la fois prosaïque et fortement symbolique. Côté jardin : une cuisine, lieu de la mère, et un poêle toujours froid. Côté cour : une méridienne, sur laquelle le père a expiré, et un placard, que l’on fouille tout au long de la pièce avec l’espoir, peut-être, de sortir les cadavres du placard… Au fond : une porte battante, signe que les yeux et les oreilles sont ouvertes et que le feu follet de la vérité court dans tout le foyer. Le tout, enfin, est baigné par une lumière froide, qui fait aussi du théâtre intime un théâtre d’ombre. Une musique électro discrète entretient par ailleurs la tension atmosphérique qui couve, prête à éclater. La symbolique de la scénographie vient ainsi souligner avec hyperréalisme le parcours psychanalytique subi par les personnages et orchestré par le père défunt. « La vérité exprimée par le mort (le complot de la mère et du gendre) demeure incertaine ou suspecte, mais, soudainement perçue comme une révélation, elle devient la mesure de toute chose, le soleil noir à la lumière duquel toutes les vérités paraissent dans leur éclat mortel » (Michel Vittoz).
© Mario Del Curto
Le jeu des acteurs est un peu inégal. Le travail très réussi sur le silence et les regards crée des échanges silencieux extrêmement tendus. En retour, la pièce souffre quelques longueurs quand les acteurs se laissent prendre au jeu et deviennent grandiloquents. Les enfants, Sasha Rau quand elle joue l’autiste ou Bruno Subrini quand il devient violent, sont peu crédibles. En revanche, Dominique Reymond est parfaite dans le rôle de la mère. Inquiétante, animale, folle, aimante-cannibale, génitrice-dévoratrice. Ses yeux brillent. Elle est fascinante lorsqu’elle se mue en pélican : ses bras étouffants se débattent et déjà des ailes battent, sa voix rauque devient cri d’oiseau. Elle est même extraordinaire au contact de Caroline Torlois, la bonne. Dans l’intensité des regards échangés le poids du silence pèse jusqu’à l’inconfort.
Avec le Pélican, fini la crainte et la compassion qui étaient l’essence du théâtre des Anciens. Place désormais dans un monde désenchanté à un « théâtre intime » animé par un diptyque humanité-résignation. Plus de catharsis possible, seulement l’angoisse de se reconnaître dans ces insectes qui se dévorent sur scène. Le génie de Strindberg et l’élégance de Gian Manuel Rau est en somme de mettre en scène cette évolution et, en naturalistes, de saisir toujours un peu mieux les souffrances de l’humain désormais responsable de tout pour tous. ¶
Cédric Enjalbert
Les Trois Coups
Le Pélican, d’August Strindberg
Production : Théâtre Vidy-Lausanne, Les Gémeaux – Scène nationale
Mise en scène : Gian Manuel Rau
Dramaturgie: Philippe Bischof
Avec : Sasha Rau, Dominique Reymond, Bruno Subrini, Caroline Torlois, Roland Vouilloz
Assistante à la mise en scène : Marina Landolt
Scénographie et costumes : Anne Hölck
Réalisation costumes : Laura Tavernier, assistée d’Aline Pichon
Réalisation des costumes : Dominique Chauvin
Musique : Pitch Shifter, Ralph Hufenus et François Thuillard
Lumière: Christa Wenger
Direction technique: Michel Beuchat
Théâtre des Gémeaux • 49, avenue Georges Clémenceau • 92330 Sceaux
Réservations : 01 46 61 36 67
Du 2 au 24 février 2008, du jeudi au samedi à 20 h 45, le dimanche à 17 h
Durée : environ 1 heure
24 € | 19 € |16 € | 14 € |9 €
« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à “Paris-Match”, “les Échos”, “Politis”, “le Magazine littéraire”, “l’Avant-scène Théâtre”…
« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez le théâtre et vous savez faire partager votre passion… » Marie-Céline Nivière et Dimitri Denorme, “Pariscope”, rubrique « Théâtre »
« “Les Trois Coups”, c’est une pépinière de critiques. Ils sont acteurs, étudiants […], tous raides amoureux de théâtre. Une quarantaine à aller au théâtre et à écrire sur les spectacles. » Jean-Pierre Thibaudat, “Rue 89”, blog “Balagan”
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