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1 février 2008 5 01 /02 /février /2008 23:10

Nous sommes tous des monstres

 

La compagnie Ouvre le chien crée un spectacle à réflexion sociale sous la forme d’un talk-show. Elle y exhibe ses monstres.

« La norme, on se l’approprie tous du moment où l’on sait être ce que l’on est. »

 

Le spectacle commence dès que les spectateurs pénètrent dans la salle. Nous sommes face à un plateau télévisé où s’affairent régisseur, maquilleuse, animateur, cadreur, musiciens… Pour le lancement de l’émission préenregistrée « Elephant People ». Merrick, animateur de ce show télévisé, y invite du spectaculaire : la monstruosité. Parmi ces figures de monstre, nous avons Jacques, un homme dont le frère a le corps d’un bébé pendouillant sur le ventre de Jacques et dont la tête est dans le corps de Jacques ; la femme à barbe ; des frères siamois ; l’homme-chien ; Vincent Mc Doom (dans son propre rôle). Les ménageries de cirque, les baraques foraines, qui exhibaient leurs créatures extraordinaires, leurs phénomènes de foire, leurs prodiges trouvent leur pendant contemporain dans les médias.


Merrick convoque bientôt chaque monstre à prendre la parole, à s’exprimer sur son corps, ses corps, sa vie psychologique, sociale et économique. Le monstre, qui ne s’exprimait guère dans le passé, devient par la télé-réalité un monstre qui s’exhibe, son âme y compris. Une âme qu’il expose, révèle lui-même, sans le truchement d’un tiers, sans être un objet médical appartenant à la science, à un médecin, sans être l’animal de foire d’un tenancier de cirque. Alors des questions parmi tant d’autres viennent à l’esprit. Qu’est-ce qui pousse un être humain à exposer sa monstruosité, à s’exposer, alors qu’un monstre n’appartient qu’à lui-même ? Lorsque Merrick, l’animateur, pose des questions indécentes, voire scandaleuses, aux frères siamois, qu’est-ce qui l’oblige à dire des infamies ? Quel regard porte-t-on sur la monstruosité ? La norme ? Le spectacle suscite beaucoup d’interrogations et peut être le champ de multiples réflexions : identité, télé-réalité, monstruosité, norme, voyeurisme, médiatisation.


La scénographie est adéquate au propos. Elle met en place, entre réalisme et imagination, l’univers d’un plateau télévisé avec caméra, régie, récepteurs, mire, costume à la Jean-Luc Delarue, techniciens habillés tout en noir, instruments de musique. Elle prend en charge avec pertinence la plastique de la monstruosité. Des écrans placés en fond de scène servent à la projection de textes, de films, de graphismes autorisant une double lecture.


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Le jeu des comédiens est incarné, distancé et devient acte de paroles par le récit et le chant. Merrick, dans une déstructuration corporelle, se révèle hideux. La femme à barbe est dans le registre vocal. Elle raconte sa vie et chante. Son chant est ennuyeux et plutôt approximatif. Vincent Mc Doom est dans un jeu minimum, expression corporelle au féminin, et son texte est diffusé en voix-off. Jacques attire l’attention par son côté sensoriel : il touche, caresse les mains de son frère, mais ne provoque pas de vive émotion. Car son invraisemblable frère, prothèse qu’il porte, nous garde à distance. Du chien, on garde l’image de la violence à cause de ses rugissements et de son altercation avec Merrick.


Des points gênants dans la réception du spectacle sont apparus. L’élocution des comédiens n’est pas toujours très claire. De même, le texte a des faces obscures, on ne comprend pas tout. La poésie, la métaphore s’accordent parfois difficilement avec l’oralité, ajoutées à des projections d’images. Par ailleurs, le livret d’opéra pourrait être inclus dans le prix de la place. Alors que la lecture musicale au début du spectacle révèle le timbre intéressant du chanteur et une musique originale, la plupart des compositions ronronnent ensuite dans des mélodies répétitives, des fantaisies convenues, et on s’assoupit. Enfin, les chants anglophones ne sont pas abordables par tous.


S’il est besoin de références, alors, dans une infime mesure, on peut penser au théâtre grec par la présence d’acteurs, d’un chœur (le groupe Married Monk) et du coryphée (Merrick) ainsi qu’au travail d’Augusto Boal pour son envie de provoquer la réflexion. Dans cette mise en abyme de la monstruosité, le réel et l’imaginaire se côtoient. Nous pouvons aussi dire à la suite de ce spectacle que nous avons tous un air de famille, nous sommes tous des monstres. Le cinéma a largement puisé dans cette thématique. Renaud Cojo a donné la parole à ces monstres, leur a permis de montrer leur âme en dénonçant notre monstruosité. Mais en convoquant sur scène Vincent Mc Doom jouant Vincent Mc Doom, une personne donc au milieu de personnages, cela provoque une situation ambiguë, retorse. Au bout du compte, Renaud Cojo paye Vincent Mc Doom pour s’exhiber. Pour ce genre de choses, nous avions le cirque, la science, les baraques foraines, le cinéma, la radio, la télé-réalité et nous avons maintenant le théâtre. Ce n’est pas alors la figure du monstre qui outrepasse l’entendement, mais ce que l’on en fait. 


Christine Trolet

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Elephant People

Conception, mise en scène : Renaud Cojo

Livret : Daniel Keene

Traduction : Séverine Magois

Avec : Delphine Censier, Pascal Dubois, Vincent Mc Doom, Léon Napais, Clarice Plasteig, Sifan Shao, Jean-François Toulouse

Musique et interprétation : The Married Monk

Scénographie : Philippe Casaban et Éric Charbeau

Conception images : Benoît Arène et Renaud Cojo

Vidéos additionnelles : Christophe Barbet, Thierry Lahontâa

Lumières : Éric Blosse

Sound designer : Victor Severino

Costumes : Sandrine Lucas

Régie générale : Emmanuel Bassibé

Construction décor : Bruno Coucoureux

Prothèses : Annie Onchalo et Alexandre Haslé

Maquillage : Elsa Gendre-Cojo

Steady screen : Marc Valladon

Baraque foraine : Bruno Loire

Graphisme : Philippe Lebruman

Assistante de production : Krystel Vergne

L’Hippodrome • place du Barlet • BP 79 • 59502 Douai cedex

03 27 99 66 60

www.hippodromedouai.com

Mercredi 30, jeudi 31 janvier 2008 à 20 h, salle Malraux

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

amelie 30/03/2008 14:50

bonjour,pour émettre un avis pesonnel, je dirais que contrairement à vous, j' ai ressenti beaucoup d' émotion à voir cette pièce, notamment car elle incarne une idée que "je m'étais autorisé à penser" : la télé est la baraque de foire moderne, on aime regarder les monstres ( du latin "monstrare" toute chose étrange et qui porte à réfléchir....")là on ne se déplace plus on regarde la télé et au plus on y monte pour témoigner si on se sent monstre , d' une monstruosité physique ou psychique , n'oublions pas que les talks shows ont donné la parole à la différence !vous êtes injuste et méprisant envers renaud cojo et Vincent Mc doom en disant que renaud le paie pour s' exhiber , de quel droit un avis si négatif?Vincent Mc Doom est au coeur de la différence qui a su se transcender pour exister ..........en dépassant ses blessures ........le monstre autrefois muselé au placard ou à la foire aujourd' hui se tient sous les feux de la rampe , n' en déplaise aux quidams écrasés par la banalité !enfin, je dirais que la parole obcure donnée au frère parasite de Jack, au travers de ses viscères est un prodige tant théâtral qu' émotionnel et tout ceci me rappelle les travaux de Gilbert Lascaux et de martin monestier sur la monstruosité , c' est en parfaite adéquation littéraire, poètique ou journalistique

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