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4 février 2008 1 04 /02 /février /2008 16:11

Père Terzieff, raconte-nous
un bobard !


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Le Lucernaire est un repaire de brigands. On y pratique le trafic scénique en tout genre : vol à mots armés, recel culturel et autres effractions poétiques. L’empire du jeu, sans foi ni loi. Pour les gros coups (de théâtre), c’est au théâtre Rouge à 21 h 30. Mot de passe : « Hughie ». Pas de blague. Que du bon gros bobard qui met le baume au cœur. Attention, les acteurs sont des pointures !

Un noir. Puis une voix off : on est à New York, dans un hôtel décati de Manhattan. Les lumières s’allument, il est entre trois et cinq heures du matin. Beau temps pour les histoires à dormir debout : le bonimenteur s’appelle Érié Smith. Un peu truand, un peu flambeur, le dandy Smith aimait Hughie, le gardien de nuit à l’écoute complice. Entre eux, c’était une histoire de survie. L’un vivait par procuration les belles histoires de l’autre. Des histoires de « pépées », de chevaux de course et de paris gagnés. Mais Hughie le veilleur de nuit gardien d’insomnie est mort. Le nouveau venu s’appelle Charles Hughes. Pour tromper l’ennui et la solitude, il fantasme : des règlements de comptes, des incendies, des accidents inspirés par les rumeurs de la ville. Il n’aime pas les histoires des clients noctambules. Avec lui, Érié va devoir improviser et tout recommencer… ou y passer. Car sans auditeur, Érié n’est plus rien.

Et voilà qu’imperceptiblement la pièce d’Eugène O’Neill fait de la rencontre de ces deux marginaux non seulement une « exploration d’une certaine idée de l’Amérique du Nord » ou l’expression de « deux solitudes parallèles », mais aussi une fable sur le théâtre et la littérature. « Le portrait de ces vaincus de la vie sociale, condamnés à fuir la brutalité et la médiocrité de leur existence dans le rêve d’une vie plus excitante, est la métaphore de toute condition humaine réduite à vivre par le biais des illusions » (Laurent Terzieff). Le texte d’une grande finesse, parfaitement interprété par deux touchants complices, nous fait avec bonheur entrer en « menterie ». Un pays où on lâche un « bobard énorme pour se remonter », histoire de prendre l’air « hors de cette sacrée putain de saloperie » de vie. Laurent Terzieff et Claude Aufaure, l’un en dandy hâbleur, l’autre en paumé rêveur sont d’impeccables partenaires. Au long monologue d’Érié, répond le silence éloquent de Charles Hughes. Un désespoir hilarant se lit sur son visage. Si l’expression homme de théâtre a un sens, elle est faite assurément pour eux.

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« Hughie » | © Photo Lot

La mise en scène est du même acabit : simple et élégante. Le décor est mis en valeur par un jeu de lumière subtil, qui détoure tout en douceur l’espace de jeu : des faisceaux de lumière construisent progressivement la structure du hall d’hôtel et cerne l’univers mental des personnages. Cet espace, bien réel, est une scène pour l’imaginaire où les bobards broutent en liberté. L’utilisation réfléchie de la sonorisation permet de matérialiser les rares pensées intérieures du gardien de nuit taciturne (c’est le principe du « stream of consciousness », en vogue quand écrit O’Neill). Des sons venus de l’extérieur (crissement de pneus, sirène de pompiers…) évoquent un monde voisin mais cependant étranger. Une pendule animée d’un mouvement propre, affranchi des lois du temps, trône au centre de la scène. Cette « horloge de théâtre qui réinvente le temps » (Terzieff) est le dernier élément qui participe à la création de cet univers autiste.

La rencontre de deux comédiens vibrant d’humanité autour d’un texte brillant comme un « joyau de désespérance » et d’une mise en scène élégante et délicate ne pouvait que produire un très beau moment de théâtre. On ne saurait trop le répéter : « Père Terzieff, raconte-nous un bobard, un bobard énorme pour nous remonter ! ».

Cédric Enjalbert


Hughie, d’Eugène O’Neill

Texte français de Jacqueline Autrusseau et Maurice Goldring

Mise en scène : Laurent Terzieff

Assistante à la mise en scène : Marie-Anne Lorin

Avec : Laurent Terzieff et Claude Aufaure

Scénographie : Ludovic Hallard

Costumes : Marie Trimouille

Collaboration technique et lumières : Mamet Maaratié

Son et voix off : Pierre-Jean Horville

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Réservation : 01 45 44 57 34

www.lucernaire-theatre.com

Du 29 janvier au 26 avril 2008 à 21 h 30 du mardi au vendredi, à 16 h 30 le samedi

Durée : 1 h 20

15 € | 30 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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