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1 février 2008 5 01 /02 /février /2008 22:23

« Le Misanthrope » ou l’amour de la liberté

 

Pour Alceste, ce marginal se tenant à l’écart du monde, qu’il méprise et qu’il voit s’écrouler, nulle concession n’est possible… si ce n’est le compromis de son cœur qui aime Célimène. Jeune, belle et spirituelle, celle-ci brille au sein de cette société corrompue, qu’elle condamne aussi, à sa manière, sans pour autant pouvoir s’empêcher d’y vivre. Célimène et Alceste : deux figures inversées, deux amoureux de la liberté, à la fois lucides et passionnés dans leurs contradictions ; deux amoureux dont l’amour fait obstacle à cette liberté pour laquelle ils luttent, qu’ils veulent préserver à tout prix. C’est le drame d’un amour impossible, d’un amour inconciliable avec la liberté d’être soi-même, que Lukas Hemleb nous donne à voir dans sa superbe mise en scène tout en finesse et en transparence.

 

La pièce se déroule dans un espace tout à fait révélateur, qui trompe le spectateur au premier abord. En effet, au lever de rideau, c’est un décor plutôt classique qui semble s’offrir à nos yeux, fait de murs lambrissés et de parquet, le tout flottant dans une teinte bleutée. Mais l’on découvre bientôt qu’il joue sur la transparence : les personnages vont se perdre tout à tour derrière les murs trompe-l’œil, disparaissant à leur sortie de scène dans un fondu généré par plusieurs couches de voile. Ce décor annonce ainsi les jeux de miroir qui construisent la pièce. Il symbolise aussi, en cachant et en révélant en même temps, l’illusion transparente, ou la transparence illusoire d’une société faite de mensonges et d’hypocrisie, devenant le miroir d’un monde où l’apparence et les faux-semblants sont rois. Léger, aérien, semblable à une véritable galerie des glaces, il évoque une société précieuse, faite de vanité, enfermée dans sa bulle évanescente. Les murs, par leur transparence, dessinent une frontière incertaine, tel un écran de fumée, entre le monde extérieur et l’antichambre, ce qui symbolise l’omniprésence de la mondanité et l’impossible intimité, comme le déplore Alceste. Le décor semble s’effacer comme si le monde lui-même s’effaçait, ce monde qui est en train de s’écrouler. Enfin, semblable à une toile d’araignée, l’espace constitue un labyrinthe d’où les personnages surgissent et où ils disparaissent. Ceux-ci ne sont alors que des ombres piégées dans cette toile qui est celle de la société, mais aussi celle des passions. Et cette toile n’est autre que celle de Célimène, qui y attire ses soupirants et qui y retient Alceste grâce à son beau chant de sirène. Ce chant qui charme le misanthrope et le désarme chaque fois qu’il s’apprête à réprimander celle qu’il aime sur sa conduite.


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« le Misanthrope » | © Cosimo Mirco Magliocca


Le jeu de séduction, engageant tout l’être, est en effet omniprésent dans cette pièce, et l’importance du regard des autres est encore accentuée par la mise en scène de Lukas Hemleb, où l’esprit côtoie la sensualité, où la chair et la parole se mesurent l’une à l’autre, l’animalité de l’homme surgissant au sein des conventions culturelles. Même les vers, magnifiquement respirés, qui blessent, brûlent ou caressent, semblent transpirer des corps. Alors, dans cette danse sociale où, selon le metteur en scène, « les personnages sont le résultat de forces parallèles, de réseaux officieux qui les amènent à tel ou tel comportement », les êtres éclatent soudain d’un rire frénétique ; les hommes s’insultent à coups de baisers et les femmes s’affrontent en adoptant des attitudes à connotation sexuelle. « Les étiquettes tombent donc d’elles-mêmes et on découvre vite que les personnages sont bien plus ambivalents et mouvants qu’il n’y paraît ». C’est par cette implication, parfois surprenante, du corps, que le metteur en scène brise les stéréotypes.


Pour servir cette pièce où le regard des autres est essentiel, Lukas Hemleb choisit de nous mettre en scène, nous, le public : si le personnage de Philinte (Éric Génovèse) nous prend à témoin, Alceste (Thierry Hancisse), quant à lui, nous tourne le dos. Et tandis que celui-ci maudit la société, que le public incarne alors, Philinte plaide en notre faveur, nous charme, nous séduit en nous faisant rire, lui qui est un être de compromis. D’ailleurs, le metteur en scène tente de faire exister les personnages « non pas de façon objective, en adoptant un point de vue externe ou en les enfermant dans une définition arrêtée, mais en leur donnant vie à travers le regard que les autres portent sur eux ». Il fait évoluer les personnages non seulement les uns sous le regard des autres, mais aussi les uns par rapport aux autres. Ils « s’influencent mutuellement, se renvoyant des images ou des mots qui les contraignent à agir ou réagir ».


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« le Misanthrope » | © Cosimo Mirco Magliocca


C’est donc une mise en scène construite sur des jeux de miroir et de contrastes qui nous est donnée à voir. C’est ainsi qu’Arcaste (Clément Hervieu-Léger) et Clitandre (Cédric Michel), à la fois amis et rivaux devant la belle Célimène, se reflètent l’un l’autre, faux jumeaux troublants, grâce à leur costume et à leur perruque qui se ressemblent. Alceste, par sa mise sobre et naturelle, se distingue de ces figures presque ridicules tant elles semblent carnavalesques. Concernant les femmes, celles-ci sont tout autant amies et ennemies, rivales dans l’art de plaire. Alceste et Célimène (Judith Chemla), enfin, se détestent tout en s’aimant. Célimène ne supporte pas les remontrances d’Alceste, et refuse de sacrifier sa liberté à l’amour. Alceste, quant à lui, se détruit en découvrant combien son amour pour Célimène se révèle incompatible avec son aversion du monde, avec cette liberté revendiquée qui, finalement, l’emprisonne. Certes, l’amour est donc vu comme un obstacle à la liberté, mais la liberté, y compris celle que revendique Célimène, n’est-elle pas illusoire ? N’est-il pas tout aussi vain de croire que l’on peut se construire à l’écart des autres que de penser qu’on n’est rien sans eux, au point de s’aliéner ? C’est ce déchirement, cette contradiction, ce drame toujours autant d’actualité dans le monde instable qui est le nôtre, que les comédiens, superbes, puissants, de la Comédie-Française – en particulier Thierry Hancisse et Clotilde de Bayser – portent avec grandeur, avec rage. Ce misanthrope, bien plus amoureux sans doute de l’humanité que l’humanité ne l’est d’elle-même, plein de méfiance, en marge d’un monde dont les valeurs s’effondrent, l’antihéros d’une société corrompue, n’est-il pas le reflet de notre propre révolte, de notre propre sentiment d’étrangeté, de notre désir de fuir, face un monde qui nous semble parfois bien étrange et étranger ? 


Amandine Vincent

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Misanthrope, de Molière

La Comédie-Française

Mise en scène : Lukas Hemleb

Assistante à la mise en scène : Stéphanie Risac

Avec : Thierry Hancisse (Alceste), Isabelle Gardien (Éliante), Éric Génovèse (Philinte), Clotilde de Bayser / Florence Viala (Arsinoé), Clément Hervieu-Léger (Arcaste), Gilles David (Oronte), Judith Chemla (Célimène), Cédric Michel (Clitandre), Olivier Augrond (un garde et Dubois), Patrick Alexis (Basque)

Scénographie : Jane Joyet

Costumes : Alice Laloy

Lumières : Xavier Baron

Réalisation sonore : Vanessa Court

Maquillages : Sylvie Cailler

Maître d’armes : François Rostain

Conseiller pour la danse : Joseph Fowler

Photographie : Cosimo Mirco Magliocca

Théâtre des Célestins • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

www.celestins-lyon.org

Réservations : 04 72 77 40 00

Du 23 janvier au 9 février 2008, du mardi au samedi à 20 h et dimanche à 16 h (relâche lundi)

Durée : 3 h 10

De 8 € à 32 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Minyu 15/10/2011 16:00



Cette pièce, je l'ai vue, deux jours après que vous postiez cet article, en 2008, et je lui dois beaucoup : elle a été l'élément déclencheur de ma passion pour le théâtre. Les vers de Molière et
le jeu de Thierry Hancisse m'ont bouleversée autant qu'il est possible de l'être. J'aimerais tant avoir l'occasion de la revoir un jour !



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