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23 janvier 2008 3 23 /01 /janvier /2008 16:57

Ultra-protégé, mon enfant, mon amour


Par Sandrine Deumier

Les Trois Coups.com


Dans les sous-sols du Théâtre Garonne spécifiquement ouverts pour l’occasion, s’est joué « Avis aux femmes d’Irak », l’unique texte polémique de Martin Crimp. Commandé lors des évènements de la guerre en Irak, ce texte très court a été une gageure pour l’auteur, gageure reprise et habilement mise en scène par la Cie Diphtong.

Après avoir descendu l’escalier de fer en colimaçon qui s’est ouvert comme une bouche noire sous nos pieds, nous avons avancé dans les soubassements illuminés d’un labyrinthe de voûtes. À la fois étonnés, ravis et curieux, nous nous sommes laissé porter par cette curiosité et nous avons avancé au hasard. Alors, elle est apparue, sagement postée dans sa robe bleu foncé d’hôtesse de l’air – l’actrice, avec son sourire ambigu, son sourire artificiel de magazine publicitaire.

Et raide et maniérée dans son petit costume et ses jolies chaussures à talons, l’actrice a commencé à énumérer des consignes sécuritaires à l’adresse des femmes – d’Irak, et en particulier des mères d’Irak : « Avis aux femmes d’Irak. La protection des enfants est une priorité. Même un petit enfant sur une bicyclette devrait porter un casque. Et un bébé nouveau-né dans un avion devrait être attaché à sa mère. Si vous avez un chien, muselez-le et si vous avez un chat, prenez garde à ce qu’il n’aille pas s’asseoir sur le visage de votre bébé. »

Condensé de mesures de sécurité complètement hors propos par rapport à la réalité irakienne du moment, ce texte développe sa dynamique sur l’incohérence de sa destination. Entre propos publicitaires et mesures de sécurité, le texte polémique de Martin Crimp dans la bouche d’Édith Mérieau devient comme une sorte d’objet étranger, qui fait qu’on dérive d’un glissement du rire vers un mal-être. Le hors-contexte de la proposition fait vaciller les propos dans une indécence palpable qui se répand parmi le public. On rit jaune, et même on ne rit pas. On se serre les uns aux autres.

C’est indécent. Voilà ce que c’est. Ce texte est conçu comme un refus de la réalité. Il nie, dans nos sociétés occidentales, la réalité d’une autre partie du monde. Exercice périlleux que celle du texte polémique. Exercice d’autant plus risqué qu’on ne sait plus très bien si ce texte a réellement sa raison d’être. Je suis indécise quant à l’impact d’un tel texte. Pourtant, je suis troublée. Pourtant, ça remue bien quelque chose. Mais quoi ? Des failles, des non-dits, des interdits de pensées, des musellements de consciences ?

Merci à Édith Mérieau d’avoir joué quatre fois par jour durant le temps du festival In extremis, au rythme d’une performance toutes les heures, voire toutes les demi-heures, ce petit texte polémique de Martin Crimp. Prendre le parti de l’incohérence d’une paranoïa sécuritaire pour déloger notre déni de la réalité du monde, ça vaut peut-être la peine. 

Sandrine Deumier


Avis aux femmes d’Irak, de Martin Crimp

Diphtong Cie

www.diphtong.com

Mise en scène : Hubert Colas

Avec : Édith Mérieau

Lumière : Encaustic

Vidéo : Patrick Laffont

Théâtre Garonne • 1, avenue du Château-d’Eau • 31300 Toulouse

Réservations : 05 62 48 54 77

Contact@theatregaronne.com

www.theatregaronne.com

Du 17 au 19 janvier 2008 à 19 heures, 19 h 30, 21 heures, 21 h 30, 22 heures, 22 h 30

Durée : 12 minutes

Entrée libre ou 3 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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