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24 janvier 2008 4 24 /01 /janvier /2008 15:53

« La Mise au pas » :
la confusion des genres


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


« Une tragédie douce et vivifiante », selon l’auteur. Du réalisme social à la fable moralisatrice, un mélange des genres qui ne fait pas bon ménage sur scène. On déplore l’absence de direction d’acteurs et une mise en scène trop légère qui manque son sujet.

undefinedIl y a d’abord la voix de Marlène Dietrich, une voix suave, qui évoque la sensualité désespérée de ces années de misère. On imagine le décor : un endroit minable et rustique, où viennent s’abîmer les âmes. On imagine les lumières : le clinquant racoleur d’un « Kit Kat Klub » aux mœurs décadentes. On imagine le drame qui se trame, des verres qui s’entrechoquent, des cœurs qui se brisent. Et puis, enfin, la pièce commence.

Accoudé au bar, un habitué, Karl Buchstabiren soliloque devant sa bouteille de vodka. Un ancien communiste, passé maître dans l’art de faire parler les verres ! Un égaré au grand cœur, qui deviendra l’ange gardien de Hans, le jeune videur au corps d’« étalon », le préféré de la patronne, Mme Kaltenbrunner. Mais pour l’heure, Hans est amoureux. Amoureux de Judith, la petite serveuse juive.

D’emblée, la déception est là : Karl nous parle d’amour et de désir, mais les corps sont absents. Quand Judith traverse plusieurs fois le plateau, on aimerait que Hans s’amuse à lui barrer le chemin, qu’il la prenne dans ses bras, que leur amour éclate dans toute sa candeur. On aimerait vibrer avec M. Kaltenbrunner en présence de sa belle et jeune maîtresse… ou, au contraire, trembler de désamour dans l’un de ses froids face-à-face avec sa femme.

Là réside le principal défaut de la pièce : traitant d’un sujet difficile – la montée du nazisme dans le Berlin des années 1930 –, le texte du jeune auteur Alexandre Duclos accapare tout le jeu des acteurs. Sur scène, les tableaux s’enchaînent sans rythme, sans vie ; les personnages se côtoient, sans ardeur, sans urgence. Le texte lui-même se perd dans une confusion des genres : avec le monologue de Mlle d’Engain, le réalisme du début – avec ses dialogues et son intrigue – laisse place à une forme narrative inattendue, qui nous arrache à l’histoire, et en perturbe la chronologie.

Soudain, apparaissent deux personnages insolites, comme un duo de clowns : ils joueront tour à tour deux commères nazies (dans l’une des scènes les plus réussies de la pièce) ; deux soldats des S.A. (terrifiants d’arbitraire et de bêtise) ; puis, deux marins d’eau douce en plein vague à l’âme… Ce drôle de couple – un grand dégingandé qui ne fait plus rire dans son rôle de S.S. féroce, et une petite frimousse blonde à la langue bien pendue –, est censé apporter quelques notes d’humour : « Est-ce que je te demande si ta grand-mère fait du vélo ? ». Mais leur légèreté frôle le ridicule. Au contraire, on aurait aimé qu’ils assument leur exubérance jusqu’à l’outrance, qu’ils apparaissent en S.S. avec des nez de clown, comme si le nazisme n’avait été qu’une énorme absurdité de l’Histoire ; que leur jeu se radicalise, jusqu’à ce que le burlesque l’emporte sur le tragique !

Mais celui-ci revient au galop, avec son cortège de malheurs : la mort de Judith, l’antisémitisme ordinaire, l’exil de Hans. On imagine que ça finira mal. Mais non ! L’ange gardien est là, prêtant son identité au jeune Hans. Mais lorsque l’un se substitue à l’autre, le spectateur se perd définitivement dans la confusion des personnages. La pièce se termine sur une ode optimiste, où la mort personnifiée vient elle-même nous consoler. L’amour, plus fort que la mort ? On aimerait tant croire à la morale de l’histoire. 

Estelle Gapp


La Mise au pas, d’Alexandre Duclos

Par la Compagnie Eskizo

Mise en scène : Leïla Moguez, avec l’aide de Marina Legendre

Avec : Florence Duchez, Mathilde Ferron, Jean-Marc Gabriel, Kevin Guegen, Sophie Ludwig, Laurent Millard, Franck Pruvost

Création lumière : François-Éric Valentin

La Manufacture des Abbesses • 7, rue Véron • 75018 Paris

Réservations : 01 42 33 42 03

www.manufacturedesabbesses.com

Métro : Abbesses ou Pigalle

Jusqu’au 18 février 2008, les dimanche et lundi à 19 heures

Durée : 1 h 20

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

On aurait pu éspérer un tout autre spectacle 25/01/2008 23:01

Pas de corps brûlants, pas d'invitation au voyage, même lorsque l'on aborde le thème.On aurait aimé que les réfléxions de l'auteur sur la conscience et le souvenir ne se heurtent pas à une mise en scène parfois maladroite qui fait de l'"Autre" un ridicule "ange gardien".

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