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23 janvier 2008 3 23 /01 /janvier /2008 12:17

Douloureusement beau


Par Franck Bortelle

Les Trois Coups.com


Un des plus beaux textes de Duras, une comédienne seule en scène et viscéralement habitée par son personnage. Soixante-quinze minutes d’une intensité bouleversante. Une performance au sens le plus fort du terme.

Arlette Téphany arrive sur une scène meublée uniquement d’un de ces bancs publics si souvent dévolus aux couples d’amoureux. Ce banc restera monoplace… Vide. Froid. Une lumière de fin de journée nimbe ce décor minimaliste et réchauffe ce personnage sobrement vêtu d’une quasi-monochromie dans les tons ocres, si ne venait la souligner le rouge d’un foulard. Le rouge du sang, le rouge du feu. Ce feu des mitrailles, ce feu qui brûle en elle. Ou, simplement, ce contraste visuel pour nous rappeler que c’est aussi ça, Duras : une langue qui fait s’attirer les opposés. Une langue où les pics de la douleur alternent avec un calme fragile, provisoirement revenu avant la nouvelle déferlante du désespoir. Même opposition langagière qui nous fait naviguer entre l’être aimé, l’unique, l’irremplaçable et la communauté à laquelle il appartient forcément. Une communauté outrageante, décadente. Cette communauté partie faire la guerre ou cette autre communauté qui l’a fomentée. Ces « gouvernements qui ne sont que de passage dans l’histoire des peuples »… Ces gouvernements responsables de cette France en décomposition, de cette Europe charnier, immense fosse commune.

1945. La fin des horreurs approche. Marguerite Duras a 31 ans. Son mari Robert Anthelme est à Dachau. Son état est jugé désespéré. Il faut agir très rapidement. Avec l’aide de François Mitterrand, il retrouvera le chemin de la France. La vie après la mort, la résurrection mais aussi la fin d’un amour-passion.

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Le banc se fait lit, désespérément vide. Quelques effets vestimentaires tombent. Déshabillage d’un corps devenu inutile ou plutôt inutilisé. Quelques lumières symbolisent discrètement un changement de lieu ou de temps. Tout se fait dans la pudeur d’un silence feutré, comme si l’on avait peur de déranger cette femme qui pleure son amour qu’elle croit mort, comme si trop d’effets risquaient de tuer cette langue du cœur, cette langue faite pour le théâtre, faite pour être jouée devant un public.

Mais l’incarner, c’est autre chose. Soixante-quinze minutes de monologue. Une gageure que seuls les audacieux les plus aguerris osent encore affronter. Arlette Téphany se saisit de ce matériau brut et parfois brutal, le fait sien, sans chercher à imposer un quelconque mimétisme avec la romancière. Véritablement possédée par son personnage et dotée d’une diction impeccable, elle est pourtant une Marguerite Duras à laquelle elle donne corps, chair et âme, dans l’espoir, le désespoir, la douleur, les cris, les larmes, les abjurations.

Cette diction, parlons-en. Elle confère une clarté essentielle à l’interprétation, bien sûr. Mais elle donne en outre à ce texte toute la puissance du détail le plus infime, qu’il soit physiologique (la description de Robert après son retour) ou temporel (le passage de vie à trépas décortiqué jusqu’à la folie), pour faire de cette suppliciée (le mot « supplice » revient très souvent) une écorchée vive, une femme qui vit une histoire dans l’Histoire.

Et c’est à la faveur de cette épure totale de la mise en scène et du jeu, d’une économie des effets, que ce spectacle prend son envol. Un spectacle douloureusement beau. 

Franck Bortelle


La Douleur, de Marguerite Duras

Avec : Arlette Téphany

Musique : Stéphane Vilar

Lumières : Hervé Gary

Régie : Julien Téphany

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

www.lucernaire.com

Réservations : 01 45 44 57 34

Du 9 janvier au 23 février 2008, du mardi au samedi à 20 heures

Durée : 1 h 15

30 € | 20 € | 15 € | 10 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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