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22 janvier 2008 2 22 /01 /janvier /2008 23:01

« Un joli marécage où s’ébattent des monstres fétides »


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Hiver. Saison froide, ciel clair. Temps pour spectateur. On pointe sa lunette « dramascopique » vers la banlieue sud : est attendu sur la grande scène des Gémeaux le passage d’une comète. Lancé à l’entre-deux-guerres dans un univers théâtral troublé par la supernova surréaliste, « Le temps est un songe » repasse aujourd’hui. Beau, mais un peu brumeux.

Comme ceux de sa génération, les Salacrou, Vitrac et autres Ribemont-Dessaignes, Lenormand, auteur de cet objet dramatique pas tout à fait identifié, fait de son théâtre un « laboratoire de la modernité ». Comme eux, il est passé par le Grand-Guignol, aime le théâtre élisabéthain et le cinéma. Comme eux, il se passionne pour la psychanalyse, le rêve et l’exotisme. Comme eux, il est irréductible à toute classification. Le temps est un songe, clin d’œil à Calderón, a tout de cette modernité. La dimension ésotérique, pour tout dire un peu fumeuse, du texte suscite cette « inquiétante étrangeté » chère à Freud. Hollande, vers 1910. Riemke se languit dans une demeure familiale trop grande enveloppée de verdures épaisses trouées d’étangs et noyée sous la brume. Nico, son frère, est attendu de retour des Indes. Romée Cremers amie de l’une, fiancée de l’autre est bouleversée. Elle a vu dans l’étang de la propriété un homme qui se noyait. Elle le reconnaît, c’est Nico. Hallucination, prémonition ou réminiscence ?

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© A. Benoit

Riche d’interrogations métaphysiques, parfois un peu didactique, la pièce a pour influences conjointes Freud et la philosophie orientale. Valeur du futur, poids du passé ou réalité du présent sont autant de dimensions habilement explorées par une mise en scène sobre et élégante. Les acteurs sont « emmurés » dans un salon vitré au milieu de la scène, métaphore de leur espace mental. Véritable trouvaille du spectacle, ces vitres se trouvent être des miroirs réfléchissants sur lesquels sont projetés des séquences filmées. Le jeu des acteurs est ainsi redoublé en arrière-plan par un montage cinématographique. Leurs actes les devancent ou – sorte de persistance rétinienne – se répètent, mimant ainsi la confusion temporelle qui préoccupe les personnages : « le passé, le présent et l’avenir coexistent ». L’usage du film permet aussi de multiplier les dimensions spatiales. L’on retiendra notamment les belles scènes « atmosphériques » ou « climatériques ». Ainsi, l’étang brumeux ou la moiteur du lever de soleil : « Un joli marécage où s’ébattent des monstres fétides » (1).

Les acteurs jouent juste. Seule Romée Cremers est interprétée un peu poussivement par Océane Mozas. La « monotonie » de Richard Mitou jouant Nico peut déplaire, mais « cette voix morte, cette forme noire glissant parmi le frémissement des rideaux gris » me semble exprimer « l’homme, avec le poids de son monde intérieur » (Pitoëff).

Tout cela est en somme bien réalisé, trop bien peut-être. Car l’on croit surprendre dans la sophistication de la mise en scène la nécessité de donner du corps à un texte qui pèche par didactisme et dont la qualité littéraire est inégale. De texte, il en devient presque prétexte. Et même si l’ingéniosité de Jean-Louis Benoit apporte de l’éclat à la pièce, il reste que ces comètes théâtrales vieillissent mal. Aussi, pour ne rien rater de cet évènement atmosphérique spectaculaire et rare, on ira, certes, mais en spectateur averti : le spectacle vaut plus pour son étrangeté que pour sa qualité littéraire, pour la mise en scène que pour le drame. En scrutateur curieux, on lira dans le passage d’une comète un fragment de la petite cosmogonie théâtrale. Le fragment « modernité », tout simplement. 

Cédric Enjalbert


(1) La formule est empruntée à Jean-Yves Guérin et à son excellent ouvrage : le Théâtre en France de 1914 à 1950.


Le temps est un songe, de Henri-René Lenormand

Création

Production Théâtre national de Marseille La Criée et Les Gémeaux, scène nationale, Sceaux

Mise en scène : Jean-Louis Benoit

Avec : Richard Mitou, Océane Mozas, Valérie Keruzoré, Karen Rencurel, Jim-Adhi Limas

Collaboration artistique : Karen Rencurel

Décors : Jean Haas

Costumes : Marie Sartoux

Maquillages et perruques : Cécile Kretschmar

Lumières : Joël Hourbeigt

Son : Jérémie Tison

Vidéo : Patrick Laffont

Les Gémeaux, Grand Théâtre • 49, avenue Georges-Clémenceau • 92330 Sceaux

Réservations : 01 46 61 36 67

www.lesgemeaux.com

Du jeudi 17 au dimanche 27 janvier 2008 à 20 h 45, dimanche à 17 h

24 € | 19 € | 16 € | 14 € | 9 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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