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20 janvier 2008 7 20 /01 /janvier /2008 17:16

« La Fin des hasards prévus » : le début de l’ère du soupçon ?


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


En montant cette pièce de l’auteur américain Robert M. Hammond qui traite du choc du 11 septembre 2001, Serge Sándor fait planer le suspense au Théâtre Tallia. Une belle mise en scène, une belle direction d’acteurs, mais au service d’un texte déconcertant qui laisse perplexe.

Dans le bureau de deux universitaires américains, l’arrivée d’Emily Carpenter, une nouvelle et belle assistante, bouscule les habitudes des deux professeurs de sociologie, Walt Grant et Ted Frost, amis de longue date, qui se soupçonnent l’un l’autre d’appartenir à la C.I.A. En ce lundi 10 septembre 2001, des indices filtrent de leurs conversations croisées : la mystérieuse Emily serait un agent du F.B.I. ; un étudiant arabe prendrait des cours de pilotage ; il y aurait « de l’électricité dans l’air… — Un orage ? ».

Dans ce bureau austère, ce « nid d’espions » où les murs ont des oreilles, le décor, vert-de-gris, nous plonge dans les heures sombres de la guerre froide. N’est-ce pas un anachronisme ? Heureusement, sur scène, le jeu, nerveux et précis, des comédiens est un vrai plaisir : dans le rôle d’Emily, Karen Dersé incarne une étudiante pétillante et sensuelle, au regard malicieux. Dans le rôle de Walt, l’un des deux professeurs, Arnaud Carbonnier joue de la fausse naïveté avec virtuosité, emmenant son personnage, perplexe, au bord de la folie. Dans le rôle de Ted, l’autre professeur, enfin, Peter King hypnotise le spectateur par son regard d’animal traqué.

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Peter King, Marika Mazzanti (de dos), Karen Dersé, Arbaud Carbonnier

Dans cet univers inquiétant, où la musique scande chaque seconde de suspense, chacun semble jouer un double jeu. Schizophrène, la réalité elle-même bascule dans le cauchemar. Définitivement, le 11-Septembre a précipité le monde entier dans « l’ère du soupçon » : avec l’image des deux tours en boucle à la télévision, on ne sait plus où est la frontière entre la réalité ou la fiction. « La réalité ne dépasse-t-elle pas la fiction ? », remarque judicieusement Emily. F.B.I., C.I.A., services secrets français, Ben Laden, mais aussi Ted, Walt, Emily : personne n’échappe à la fameuse « théorie du complot ». Dans ce jeu de dupes où personne n’est celui que l’on croit, le spectateur s’interroge : qui manipule qui ? Hélas, le texte ne donne aucune réponse. Il multiplie les fausses pistes, en multipliant les sujets (adoption, religion, réalité/fiction…). Et l’intrigue se dilue dans une sorte d’« hallucination » collective.

Dans sa lecture très cinématographique (on est en plein film d’espionnage !) de la pièce de Robert M. Hammond, le metteur en scène Serge Sándor crée de subtils « arrêts sur image », telle cette silhouette, éphémère, d’une musulmane au tchador. Mais son véritable coup de génie réside dans sa réinterprétation d’un personnage apparemment secondaire. Confiant le rôle de la femme de ménage à une artiste contorsionniste, Serge Sándor offre à Marika Mazzanti l’occasion d’une belle performance scénique. Tout en souplesse et discrétion, l’artiste circassienne transforme ce rôle muet en une présence éloquente : à la fois femme-araignée, reine des ombres, et diablotin au rire sarcastique, n’est-ce pas elle qui distribue l’information, et fait disparaître les preuves ? Si les hommes sont les « jouets » du destin, n’en est-elle pas la « main invisible » ?

Si l’on déplore l’absence d’une thèse explicite sur le 11 septembre 2001, la pièce de Robert M. Hammond pose néanmoins une question essentielle : « Where were we ? ». Le titre américain de la pièce en appelle à notre responsabilité : où étions-nous ? Là réside toute l’ambiguïté, éthique, de la pièce : face au tribunal de l’Histoire, sommes-nous innocents ou coupables ? 

Estelle Gapp


La Fin des hasards prévus, de Robert M. Hammond

Traduction française et adaptation : Christine Ferragut-Y-Quetglos

Mise en scène : Serge Sándor

Assistante à la mise en scène : Coralie Bonnemaiso

Avec : Arnaud Carbonnier (Walt Grant), Karen Dersé (Emily Carpenter), Marika Mazzanti (la femme de ménage), Peter King (Ted Frost)

Décors : Jean Bauer et Jean-Claude Berkane

Costumes : Colette Ndeke Ngakuba

Création sonore et lumières : Angélique Bourcet

Texte publié aux éditions Alna

Théâtre Tallia • 40, rue de la Colonie • 75013 Paris

Du 18 janvier au 29 février 2008, les lundi et mardi à 20 heures, les vendredis à 19 h 30, les samedis à 18 heures

Relâche le 4 février 2008

Durée : 1 h 10

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Jean 21/12/2009 18:34


Nous étions un groupe de 3 pour un public de 6 présents en tout. Heureusement qu'il y avait une contorsionniste car nous nous sommes ennuyés à mourir !


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