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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
La fureur qui dort en nous les filles
Un minuscule théâtre dans un quartier calme de Paris, dimanche après-midi. Une telle ambiance paisible et dominicale ne laisse pas présager le spectacle qui suit. Dans une atmosphère sulfureuse, des pensées intimes se bousculent dans l’âme d’Alice, une héroïne du quotidien.
Le spectacle est composé d’un duo d’artistes : une comédienne qui danse et qui chante, et un musicien qui joue aussi la comédie. Leur duo fonctionne à merveille, d’autant plus qu’ils ne se parlent jamais directement. Alice (jouée avec beaucoup de charisme par Cathy Martin) ne soupçonne pas l’existence de son alter ego, « l’homme invisible » ou plus simplement sa conscience (campé par Djahîz Gil), qui n’a de cesse de commenter les propos de la jeune femme, et de les ponctuer de morceaux de piano qui sont en accord avec l’humeur du moment. Malgré l’absence d’interaction directe entre les deux acteurs, le spectateur sent bien leur complicité, et leur habileté à anticiper les mouvements et répliques de l’autre.
De par l’intimité de la salle, les comédiens sont nez à nez avec le spectateur, et tirent parti de cette proximité. Quelques petites blagues ou questions posées au public brisent le fameux mur entre acteurs et spectateurs. De plus, le jeu très physique et énergique de Cathy Martin gagne en intensité, parce qu’elle est très proche, et semble parler, danser et chanter pour chacun d’entre nous.
L’histoire qui nous est contée est aussi banale qu’elle est universelle, puisqu’il s’agit d’une rupture amoureuse (J’en profite pour mettre en garde toute personne en mal d’amour… Ce n’est peut-être pas le spectacle pour vous en ce moment). Une rupture, donc, qu’Alice vit très mal. Nous sommes les témoins de son désespoir, de cette sorte d’abattement qui va de pair avec le chagrin d’amour : Alice sait qu’elle s’en remettra, mais elle veut, encore un peu, se complaire dans son malheur. Il y a de l’autodérision dans l’air. Djahîz Gill ne cesse de la titiller, et de multiplier les remarques sarcastiques. Tout de même, il y aussi cette vérité inévitable qui est énoncée : il est douloureux de cesser d’aimer.
Je devrais sans doute préciser qu’Alice est styliste. Peut-être travaille-t-elle à domicile, puisque des mannequins de tailles différentes sont disposés de part et d’autre de son salon. Des mannequins qu’Alice embrasse, dorlote, lorsqu’elle n’en peut vraiment plus de la solitude qui l’envahit. C’est vrai que notre héroïne n’est pas le bon goût incarné. Car elle danse avec des mannequins de polystyrène et elle est propriétaire d’un gros fauteuil gonflable rouge, qui trône au centre de la scène. Mais il faut dire aussi qu’on la rencontre à un de ces moments où les masques de l’élégance, de la politesse et des bonnes manières disparaissent pour laisser place aux pleurs et aux cris. Laissons-la donc boire son alcool, danser, et pleurer tranquille. En tant que spectateurs, notre rôle c’est de compatir, de l’écouter, de l’admirer et de lui montrer que, contrairement à Bertrand (le goujat qui la quitte), nous la trouvons toujours belle.
Un petit mot sur le texte, qui reste efficace du début jusqu’à la fin, mais qui gagnerait peut-être à devenir un tout petit peu moins anecdotique, pour accéder à plus de profondeur. Notons que les passages de récitation de Baudelaire sont particulièrement inspirants, et qu’on en voudrait encore ! Une chose est sûre, Alice a besoin d’être écoutée et nous la suivons avec délice au gré de ses extravagances. ¶
Anne Losq
Les Trois Coups
Alice, de Sylvain Moreau
Compagnie La Gargouille • 6, rue Marie-Benoist • 75012 Paris
Mise en scène : Mélanie Allart
Avec : Cathy Martin et Djahîz Gil
Théâtre de l’Aire-Falguière • 55, rue de la Procession • 75015 Paris
Réservations : 01 56 58 02 32
Du 13 janvier au 10 février 2008, dimanche à 17 h 30
Du 17 février au 16 mars, dimanche à 15 h 30
Relâche le 2 mars 2008
15€ | 10 € | 7,5 €
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