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19 janvier 2008 6 19 /01 /janvier /2008 10:51

« Un grand livre des horreurs »


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


On va faire un tour au Rond-Point. Première sortie en bas à droite, salle Jean-Tardieu, direction Poujol, ville des enfants-diables, délocalisation de l’enfer. Pièce d’enfants pour adultes avertis, « les Aventures de Nathalie Nicole Nicole » s’inspire librement du « Grand Livre des horreurs » (petite histoire de la cruauté enfantine). Méchamment jubilatoire.

Nathalie Nicole Nicole aime bien les œufs, le sucre et le beurre. Sa fierté : avoir délocalisé l’enfer à Poujol. Michel Chef-Chef aime Nathalie et entend conquérir le monde. Cléo, la plus moche de la classe, aime Nathalie et Michel. Elle connait les endroits où l’on peut voir le diable coucher avec la mère de Nathalie. « Rois insupportables » de Poujol, les trois enfants règnent sur un pays dont les frontières s’étendent à l’infini, un monde qui a l’épaisseur des réalités multiples, un univers amoral, imaginaire et libre, un monde ni réel ni fictif, cruel. Comme pour de vrai. Car les enfants jouent, bien sûr. Ils jouent à tuer la maîtresse, à s’aimer, à se faire du mal, aux grands enfants, aux adultes, à la guerre, à jouer la comédie, la tragédie. Monde d’enfant pour adultes ? Monde d’adulte joué par des enfants ? Ils jouent si bien que l’on perd pied.

Marion Aubert, langue superbe et mots acerbes, dit avoir compulsé l’Enfer de Dante pour finir de faire de ses « héros-enfants » des « enfants-diables ». On la croit aisément. L’enfance a la cruauté facile et la folie décomplexée. Et les mots fusent, furieux. Ils envahissent le plateau, traversent la scène, rebondissent, frappent les murs, reviennent à l’envoyeur, font au passage quelques morts. Dégât verbal collatéral. Délire de mots-pourris, ce grand livre des horreurs est écrit en langue poétique, une langue où les images et les sons s’appellent et se répondent : « Nathalie, elle a deux cœurs sous les seins. » Innovation, esprit, drôlerie, rythme et fantaisie : les Aventures de Nathalie Nicole Nicole ont tout d’un beau texte de théâtre qui a pour souci premier celui d’être dit. Les six comédiens très talentueux l’ont compris et prennent un plaisir évident (ô combien partagé !) à incarner ces enfants insolents et leurs parents à court de sentiments. Les mimiques, les accents, la poésie clownesque des acteurs suscitent un rire léger ou plus corrosif, mais toujours gros d’une tendresse humaniste.

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« les Aventures de Nathalie Nicole Nicole » | © Bulle

Les costumes bigarrés et franchement improbables participent d’une mise en scène sophistiquée, faite d’espaces modulables et d’accessoires ludiques. L’avant-scène appartient aux enfants : coffres à jouets, boîtes magiques, Poujol miniature faite de maisons de poupée. Le monde de l’arrière est celui des adultes, bâti à la verticale, en échafaudage, hauteurs et espaliers. Entre-deux, une porte-frontière à la lisière des deux mondes, qui tantôt claque tantôt baille. Espace de « jeu » en somme.

Ces deux heures d’excès épuisent. Si bien que la pièce aurait gagné à être un peu plus courte afin d’être percutante de bout en bout. La dernière demi-heure de balade, en effet, piétine un peu au « cimetière des enfants-vieux », les enfants devenus sages. C’est un détail tant le spectacle est réussi.

Ballets grotesques, parodies tragiques, délires grand-guignolesques, cauchemars comiques : tout joue, tout vacille et tremble dans notre petit monde lorsque les enfants s’en emparent. Grand jeu de chamboule tout avec la grosse balle comique des « mots coups de couteau », l’aventure un peu folle de Nathalie Nicole Nicole a quelque chose de la bacchanale. Cathartique donc, et revigorante. Si vous passez par Paris, on ne saurait trop vous inciter à faire une diabolique cure de jouvence en la bonne ville de Poujol. 

Cédric Enjalbert


Les Aventures de Nathalie Nicole Nicole, de Marion Aubert

Création décembre 2007

Compagnie Tire pas la nappe

Mise en scène : Marion Guerrero

Assistante à la mise en scène : Virginie Barreteau

Interprètes : Marion Aubert, Virginie Barreteau, Adama Diop, Capucine Ducastelle, Frédérique Dufour, Flore Taguiev

Scénographie : Daniel Fayet

Costumes : Marie-Frédérique Fillion

Lumières : Bruno Marsol

Son : Antonin Clair

Chargée de production : Sylvine Dupré

Théâtre du Rond-Point – salle Jean-Tardieu • 2 bis, avenue Franklin D.-Roosevelt • 75008 Paris

Réservation : 01 44 95 98 21

www.theatredurondpoint.fr

Du 15 janvier au 24 février 2008 à 21 h, dimanche 15 h 30

Relâche les lundis et le dimanche 20 janvier 2008

Durée : 1 h 50

28 € | 24 € | 20 € | 16 € | 14 € | 10 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Mlle F. 24/01/2008 14:38

Le texte est très beau, avec de surprenants déplacements et mélange des genres, parfois sans queue ni tête ou fantasmagorique, parfois réaliste mais déplacé. Au début les enfants jouent les adultes puis insensiblement, les adultes jouent les enfants, tout est en nuances et le sens ne se réduit jamais dans un symbolisme univoque, ce qui fait un peu tourner la tête, mais le jeu des acteurs vous tient à bout de bras malgré le morcellement. Le spectacle donne beaucoup de reflief au texte je trouve. Il coupe quelques passages du texte paru chez Actes Sud papiers . Il y aura une rencontre entre Marion Aubert et Marion Guerrero à la librairie du théâtre du rond-point le 5 février à 19h, organisé par l'ANETH.

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