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18 janvier 2008 5 18 /01 /janvier /2008 01:05

Une coquille vide, retentissante et fragile


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Départ vers l’ouest. On a entendu dire qu’on exploitait le filon claudélien dans les contrées boulonnaises. On prend le train [de banlieue] et on se rue au T.O.P. dans l’espoir de trouver une pépite avec « l’Échange » de Claudel, joué jusqu’au 20 janvier 2008. Retour bredouille.

Fruit d’une expérience consulaire aux États-Unis, l’Échange est plein de la découverte de cette société du Nouveau Monde. Pièce réécrite, elle est fille de la modernité par ses thèmes, par son système scénique et sa langue. En trois actes, un décor unique et quatre personnages, Claudel tisse un drame puissant sinon violent, excessif et saisissant. Louis Laine et Marthe, son épouse, quittent la France pour l’Amérique. Louis travaille pour le financier Thomas Pollock et l’actrice Lechy Elbernon. L’alcool, le désir, l’argent, l’infidélité et la mort. Claudel peint les passions humaines de cette Amérique infernale et fascinante. Il crée, dans une langue rythmée, chantée, psalmodiée, dans une langue qui s’enroule et se déploie en liberté, un Faust moderne, où l’on se damne pour l’argent et le désir.

La mise en scène d’Yves Beaunesne fait la part belle à une « chorégraphie » dynamique. Le ballet des personnages mime avec intelligence les méandres de la langue. Le jeu de lumières soigné vient soutenir avec la grâce de lumières froides, de clairs-obscurs et d’ombres découpées, la beauté poétique tout en arabesques de la langue de Claudel. Le dépouillement de la scénographie confine à l’austérité : une toile de fond figure le rivage indéterminé et vierge du Nouveau Monde ; un lit à barreau et une table en bois, un intérieur modeste ; quelques poutres évoquent tout autant la toiture d’une maison que la silhouette d’une église mormone. Le tableau est somme toute assez réussi, mais il a contre lui de rester le même tout au long du spectacle. Les costumes, en revanche, sont anodins, voire impropres. Thomas dans son costume blanc, coiffé d’un chapeau de cow-boy, et Lechy, tantôt en pantalon blanc, tantôt en robe légère derrière ses lunettes noires, semblent sortis d’une croisière sur le Nil. Thomas Pollock est certes un conquérant, mais pas un red-neck. S’il représente la violence, c’est celle de la modernité pas celle du cow-boy à la conquête de l’Ouest. L’on perd ainsi toute la face inquiétante des personnages. Dommage pour un texte que l’on dit sentir « le soufre et le stupre ».

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« l’Échange » | © Guy Delahaye

La banalité des costumes et l’immuabilité du décor n’aident pas au déploiement de la poésie de ce drame. L’abstraction de la langue est plombée par le réalisme dépouillé de la scénographie. L’absence de réel parti pris de montage se retrouve dans le jeu des acteurs. Malgré une ouverture fort engageante, le temps faisant, on perd pied. Porte-parole d’un texte qu’ils semblent au final ne pas comprendre, du moins ne pas vouloir faire partager, ils déclament mais n’incarnent rien ni personne. Peut-être n’ont-ils pas été incités à affronter, déflorer, pénétrer la langue de Claudel. Timorés et déférents, ils se laissent porter par la forme poétique. La diction tantôt lancinante, tantôt heurtée fait de la rupture un motif. On peine à saisir le sens d’un texte devenu coquille vide, certes retentissante mais fragile. La relative courte durée de la pièce (un peu plus de deux heures) oblige sans doute à hâter la progression d’un drame poétique qui doit prendre son temps. Et la pièce sature. Il y a comme trop de mots, ce qui évidemment est absurde : le texte de Claudel est riche, pas indigeste.

Les passages dits en anglais qui émaillent le texte (de même que la musique, les sons et les chansons) sont à cet égard significatifs. Ils sont inaudibles. Non seulement parce que l’accent est approximatif, mais aussi et surtout parce qu’on ne les entend tout simplement pas. Comme si les acteurs n’osaient pas. La peur devant un texte d’une telle ampleur, devant une langue si bouillonnante, difficile et belle ? Peut-être. Yves Beaunesne dit de Claudel qu’il est l’homme du « théâtre paroxystique » et que son Échange « est un poème comme un mouvement lancé à la recherche des proportions de l’éternité ». S’y est-il perdu, dominé, emporté par l’élan impérieux des vers ? Après un beau Partage de midi donné l’an dernier à la Comédie-Française, l’Échange déçoit. 

Cédric Enjalbert


L’Échange, de Paul Claudel

Compagnie La Chose incertaine-Yves Beaunesne

Mise en scène : Yves Beaunesne

Interprètes : Nathalie Richard, Alain Libolt, Julie Nathan, Jérémie Lippmann

Collaboration artistique : Marion Bernède

Assistant : Augustin Debiesse, Caroline Lavoinne

Scénographie : Damien Caille-Perret

Costumes : Patrice Cauchetier

Lumières : Joël Hourbeigt

Création son : Christophe Séchet

Coiffure, maquillage : Catherine Saint-Sever

Théâtre de l’Ouest-Parisien • 1, place Bernard-Palissy • 92100 Boulogne-Billancourt

Réservation : 01 46 03 60 44

www.top-bb.fr

Du 10 au 20 janvier 2008, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 16 heures

Durée : 2 h 15

25 € | 20 € | 12 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

marie martin 27/01/2008 15:57

J'ai beaucoup aimé ce spectacle, car justement je trouve que la mise en scène de Beaunesne, dans son austérité, donne à "l'Echange" son intemporalité, l'actualise sans trahir Claudel, un auteur qu'il est temps de dépouiller un peu de son emphase lyrico-catho et de jouer simplement.

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