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9 janvier 2008 3 09 /01 /janvier /2008 14:09

Entretien avec Jean-Claude Fall,

metteur en scène

 

Comédien, metteur en scène, il fonde en 1982 le Théâtre de la Bastille et le dirige jusqu’en 1988, année où il est nommé directeur du Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis. Depuis 1998, il dirige le Théâtre des Treize-Vents (C.D.N. de Montpellier-Languedoc-Roussillon). Depuis 1974, date de sa première création (avec Philippe Adrien), Jean-Claude Fall a mis en scène une soixantaine de spectacles pour le théâtre et l’opéra. Ses choix de textes favorisent le débat historique et de société, sa démarche artistique s’attache à la responsabilité de la prise de parole publique qu’est la représentation.

De la même manière qu’en 1982 il est le premier à porter à la scène un texte de Jean-Luc Lagarce, « le Voyage de Mme Knipper vers la Prusse orientale », il est aujourd’hui le premier à nous offrir une mise en scène de « Jean la Chance », de Bertolt Brecht…

 

Roland Barthes disait à propos de Brecht que montrer quelqu’un ne pas voir, c’est montrer intensément ce qu’il ne voit pas.

En l’occurrence ce n’est pas seulement montrer ce qu’il ne voit pas, c’est montrer ce qu’il refuse de voir. Jean est très clair, il dit : « Les gens ne sont pas humains, moi j’ai envie d’être humain. » Il choisit le côté de l’humanité, il choisit le côté du lumineux, de la bonté, du beau. Ça ne veut pas dire qu’il a raison, c’est juste sa posture. Et je partage assez ce type de posture. Si l’on veut que l’humanité aille du côté de la lumière plutôt que de celui de l’obscurité, il faut soi-même être du côté de la lumière, de manière radicale.


Une phrase m’a intriguée dans le programme donné avant la représentation : il est écrit que Jean est « innocent de l’état du monde et coupable de ne pas pouvoir ou vouloir le combattre ». Moi, je l’ai ressenti comme profondément victime, du monde, des autres… Pour vous il y a une culpabilité ?

Oui, parce qu’il en meurt. C’est toute l’ambiguïté de Brecht. Il dit : « Nous qui avons tellement voulu être bons, nous avons été obligés d’être brutaux. » Est-ce qu’on peut se permettre aujourd’hui de refuser de voir l’obscurantisme, les intolérances, les égoïsmes, etc. ? D’une certaine façon, sa posture est intenable, tant elle est radicale. On peut dire que c’est un idiot, mais on peut surtout dire qu’il est radical dans son refus. Il en meurt, mais il ne faut pas en mourir. Il faut essayer de trouver le chemin qui nous permette de rester vivant dans tous les sens du terme : en vie, mais aussi vivant dans son désir, dans son espoir, dans sa dignité, dans le respect de l’humanité… en tant qu’être humain.


Pourquoi avoir choisi de monter cette pièce aujourd’hui ? Vous y voyez un écho actuel dans la société et le monde ?

Évidemment, si je monte cette pièce aujourd’hui, c’est que la question est cruciale. Soit on accepte tout ce qu’on nous propose : le libéralisme, la jungle, les stock-options, l’égoïsme absolu, l’abandon de toute idée de partage, etc. Soit on essaye d’avancer un tout petit peu dans l’humanité. Jean la Chance pose très radicalement cette question même si elle est abordée sur le mode du conte de fées.


Jean la Chance est une œuvre inaboutie de Brecht. Sur quelles matières, notes, journaux, vous êtes-vous fondé pour donner une interprétation de ce fragment-là ?

C’est plus qu’un fragment. Brecht a écrit une première version. Puis, comme n’importe quel auteur, il a commencé à réécrire, mais il a fini par abandonner la pièce. J’ai donc choisi de fabriquer des scènes à partir de ces petits fragments de la réécriture et d’intégrer des poèmes en lien avec Jean la Chance en les mettant en musique. Et ce qu’il y a de fascinant, c’est que toute la poésie de Brecht de cette époque (1919-1921) aborde les mêmes thèmes que dans Jean la Chance : la nature, les couleurs, la musique, le ciel, l’alcool, l’envie d’être et d’exister… J’ai donc essayé de rendre compte de cette période d’écriture.


La musique tient une place importante dans votre vie. Vous avez mis en scène une dizaine d’opéras. Là, il y a une « fanfare » présente sur scène.

Oui, il y a toujours eu dans les spectacles que j’ai créés des musiques originales. Je n’aime pas utiliser de bandes-son. J’aime bien que la musique soit vivante dans le spectacle. Elle fait partie intégrante de mon univers.


Brecht et Beckett sont deux des auteurs que vous avez le plus mis en scène. Que trouvez-vous chez l’un et pas chez l’autre ? Y a-t’il pour vous un lien qui existe entre les deux ?

Ils n’ont aucun rapport. Mais, si tant est qu’il y ait des thématiques à relever de tel ou tel parcours, je peux dire qu’il y a trois grands axes de travail dans tout ce que j’ai fait. Il y a ce que j’appelle le théâtre d’intervention, qui parle de politique, d’Histoire ; il y a un théâtre que je nomme métaphysique, philosophique, qui parle de la condition humaine ; et puis il y a un endroit où la métaphysique rencontre le politique, qui est le théâtre antique. Ces deux thèmes et l’endroit où ils se rencontrent m’intéressent énormément.


Une dernière chose à dire ?… Au sujet de la scénographie ?…

Le décor est une proposition entièrement poétique, de couleurs, de sensations, de contours flous, et pas du tout quelque chose qui plombe de manière réaliste. Même le manège est une espèce d’objet étrange comme un animal fantastique et pas juste un manège de foire. Emmener le spectateur vers quelque chose de lyrique et d’abstrait est une proposition forte de la scénographie. On a vraiment fait le choix d’aller au bout de la proposition poétique.


Propos recueillis par

Hélène Merlin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Voir la critique de Jean la Chance par Hélène Merlin

Voir l’entretien avec David Ayala


Jean la Chance, de Bertolt Brecht

Compagnie des Treize-Vents • Montpellier

http://www.theatre-13vents.com

Mise en scène : Jean-Claude Fall

Avec : David Ayala, Mihaï Fsu, Patty Hannock, Dominique Ratonnat

Musique : Stephen Warbeck

Scénographie : Gérad Didier

Dramaturgie : Gérard Lieber

Costumes : Marie Delphin et Gérard Didier

Lumière : Martine André et Jean-Claude Fall

Assistant mise en scène : Alexandre Morand

Collaboration à la mise en scène : Mihaï Fsu

Théâtre d’Ivry-Antoine-Vitez • 1, rue Simon-Dereure • Ivry

Réservations : 01 43 90 11 11

Du 7 janvier au 3 février 2008 à 20 heures, sauf les jeudis à 19 heures et les dimanches à 16 heures

Relâche les lundis et le mercredi 9 janvier 2008

Durée : 2 heures sans entracte

19 € | 12 € | 9 €

Jean la Chance, en tournée

Théâtre de la Manufacture • 10, rue Baron-Louis • 54000 Nancy

Du 20 mai 2008 au 24 mai 2008

Infos : www.theatre-manufacture.fr

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