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14 décembre 2007 5 14 /12 /décembre /2007 16:35

Une place plus que royale


Par Hélène Merlin

Les Trois Coups.com


En 1634, à 28 ans, Corneille écrit « la Place royale ». Sa dernière comédie amoureuse est dépouillée de toute convention pastorale pour laisser la place à une analyse psychologique et une observation sociale. De jeunes gens, absolus en parole, mettent à l’épreuve leurs idéaux d’amour et de liberté, en se confrontant les uns aux autres. Ils se rencontrent, se frôlent, se heurtent, dans un coin de la capitale qui semble les protéger de tout, sauf d’eux-mêmes.

Alidor aime Angélique et il est aimé d’elle. Pourtant avec obstination, Alidor va se refuser à l’amour d’Angélique : il va multiplier offenses, humiliations, ne reculant devant aucun moyen pour la désespérer et la perdre. Et puis, il y a Phylis, Cléandre, Doraste et les autres…

Nous voilà propulsés à la fin des années 1950, dans un kiosque au milieu d’un jardin public. Nous voilà entraînés par une Julie-Anne Roth d’une justesse extrême, d’une vérité magnifique : touchante et exigeante. Nous voilà transportés par un Frédéric Cherbœuf au sommet de son art, maniant les alexandrins avec une virtuosité exceptionnelle, et dessinant chacun de ses gestes avec une précision et une agilité époustoufflantes.

Catherine Delattres, metteuse en scène, a assuré de nombreuses fonctions pédagogiques à l’école du Théâtre des Deux-Rives de Rouen, à la maison de la culture du Havre et à l’école du Théâtre national de Strasbourg. Parallèlement, elle a entamé une collaboration artistique avec Jean-Marie Villégier, a créé sa compagnie, et a réalisé en tout près d’une trentaine de mises en scène de spectacles vivants…

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« la Place royale » | © Bécé

Entretien

Vous avez commencé le théâtre en étant comédienne. Quelle a été la raison qui vous a décidé à passer à la mise en scène ?

L’amour de la pédagogie avant tout. J’avais la volonté d’accompagner. Je travaillais à l’époque au Théâtre des Deux-Rives à Rouen, et puis le plaisir d’être comédienne diminuait – c’est que cela ne devait pas être bien ancré en moi. Je me sentais beaucoup plus à l’aise dans la position de chef d’orchestre, plutôt que dans celle d’être sur scène.

Quel sens souhaitez-vous donner à votre rôle de metteuse en scène de théâtre ?

Je me sens surtout directrice de troupe. Ce que j’aime, c’est le groupe, le collectif, c’est rassembler des énergies qui progressent dans la même direction. C’est un peu banal, mais mon plaisir est de créer une bande, qui, pendant quelques mois, va défendre un projet de manière chorale. Ça, c’est une chose fondamentale pour moi. L’autre, qui l’est tout autant, c’est le plaisir du texte. En tant que metteuse en scène, je me sens avant tout passeur de grands textes de littérature, qu’elle soit contemporaine ou classique. Je pense avoir la fonction de mettre en lumière les textes, de leur donner un éclairage qui n’est pas l’éclairage unique, mais qui est un éclairage.

Depuis la création de votre compagnie en 1990, vous avez abordé de très grands auteurs classiques, Corneille, Tchekhov, ainsi que des auteurs contemporains comme Sarraute et Jouanneau… Existe t-il un lien entre toutes les pièces que vous mettez en scène ?

Il y a quelques liens, mais qui n’apparaissent pas obligatoirement sur toutes les pièces. J’aime beaucoup l’humour. J’ai travaillé Labiche, Goldoni, et je prépare actuellement un Feydeau. Il y a donc un fil burlesque que je tisse.

L’autre fil, c’est le thème de la jeunesse et du sentiment amoureux. Je l’ai abordé sur le Cid, et sur la Place royale, comme avec Marivaux et Goldoni. J’aime beaucoup explorer les amours naissantes. Je me nourris des émotions, des rapports humains, des aventures collectives et individuelles : de toutes les émotions qui traversent une vie humaine.

J’apprécie aussi énormément les premières pièces d’auteurs. La Place royale est une pièce du jeune Corneille, et la pièce que je vais monter est également une des premières pièces de Feydeau. J’aime donc travailler les premières œuvres des auteurs, et les premiers émois des personnages.

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« la Place royale » | © Bécé

Ce sont les raisons qui, en 2006, vous ont amené à choisir la Place royale, pour célébrer le quadricentenaire de la naissance de Pierre Corneille ?

J’avais déjà monté la Galerie du palais, le Cid, et tout ce qu’il a écrit après le Cid m’attire moins. C’est effectivement le jeune Corneille que j’aimais, le Corneille amoureux. Il avait été épris d’une jeune femme, qu’il n’avait pas pu épousé pour des raisons d’argent, de différences sociales. Il a passé huit ans de sa vie à décliner le thème de l’amour et de la liberté dans toutes ses comédies sentimentales. Il y parlait de ses contemporains, de son époque et de sa jeunesse. L’immaturité et la quête du bonheur m’ont toujours passionnée. La Place royale était, pour moi, la plus belle pièce de cette période. Et puis je savais que Frédéric [Cherbœuf, N.D.L.R.] voulait jouer Alidor. On s’est donc penché sur la mise en scène pour construire une Place royale qui allait à la fois réunir mon amour du théâtre et celui du cinéma. Je trouve, en effet, que les émois des héros cornéliens sont les mêmes que dans le cinéma, de Truffaut à Desplechin. C’est la même chose, les mêmes histoires de bandes et de sentiments.

C’est une comédie où il y a énormément de psychologie et de nuances. Derrière la perfidie d’Alidor, on ressent cette peur de l’engagement, cette peur d’être heureux. Il préfère choisir son malheur, plutôt que d’être déçu d’un bonheur qu’il aurait idéalisé.

C’est tout à fait ça. Fuir le bonheur avant qu’il ne se sauve. Gainsbourg l’a écrit. Fuyons, de peur d’être déçu. Cela résume tout à fait Alidor. Il a une forme d’immaturité : une difficulté à s’engager, à se lancer dans une relation durable.

Les thèmes de la pièce sont complètement intemporels. Le fait de l’avoir transposée dans les années 1960 met en exergue la problématique de la condition féminine à cette époque. Les deux personnages féminins choisissent une destinée différente : Angélique reste enfermée dans une tradition conformiste, tandis que Phylis s’échappe d’un schéma rigide et annonce l’émancipation féminine des années 1970.

Quand j’ai discuté avec la costumière, je lui ai dit qu’il fallait que la pièce se passe avant 1968, pour retrouver cette espèce d’exigence amoureuse. Elle existe encore de nos jours, mais l’incarnation absolue d’un idéal conjugal, amoureux, fidèle, correspond davantage aux années 1950-1960, qui sont les miennes. Pour Corneille, Phylis est la femme des salons, la précieuse absolue, qui prend sa vie en main, qui décide d’être une intellectuelle. Pour nous, elle représente une conception libérée de la femme. Phylis est une femme très moderne, alors qu’Angélique, un personnage que j’aime énormément, se rapprocherait davantage d’Iseult au Moyen Âge. Elle rêve d’un amour courtois, unique, sans faille, sinon ça ne vaut pas la peine. Elle préfère un amour supérieur, qu’elle trouvera finalement avec Dieu.

Bonus : « Questionnaire d’amour » pour tous les Tircis, Célidée, Lysandre, Alidor… d’hier et d’aujourd’hui.

Doit-on sacrifier sa liberté à l’amour ?

Le renoncement à l’amour est-il la suprême liberté ?

L’amour est-il compatible avec le mariage ?

Est-ce que le temps tue le désir ?

Que devient la passion quand la beauté s’éteint ?

Dans une vie, y a-t-il un ou plusieurs amours ?

Etc.

Hélène Merlin


La Place royale, de Pierre Corneille

Compagnie Catherine-Delattres • 206B, boulevard Jean-Jaurès • 76000 Rouen

02 35 70 63 61 | télécopie : 02 35 15 02 59

ccdelattres@free.fr

www.compagnie-catherine-delattres.com

Mise en scène : Catherine Delattres

Avec : Julie-Anne Roth, Frédéric Cherbœuf, Vincent Berger, Fabrice Cals, Mélissa Rayé, Nicolas Dégremont, Laurent Savalle, Ludovic Vilpoux

Assistante à la mise en scène : Maryse Ravera

Scénographie : Ludovic Billy

Lumière : Jean-Claude Caillard

Costumes : Corinne Lejeune, Delphine Cogniard

Le spectacle a reçu le soutien de la D.R.A.C. de Haute-Normandie,
du conseil régional de Haute-Normandie, du conseil général
de la Seine-Maritime, du conseil général de l’Eure et de la ville
de Rouen

Avec la participation artistique du Jeune Théâtre national

Avec l’aide de l’A.D.A.M.I.

Création en juin 2006

Tournée 2006|2007

Reprise 2007|2008

– Théâtre du Passage • Fécamp

Les 13 et 14 décembre 2007

– Théâtre des Salins • 19, quai Paul-Doumer • 13692 Martigues

Les 18 et 19 décembre 2007 à 20 h 30

Réservations : 04 42 49 02 00

– Théâtre municipal d’Avranches • boulevard Jozeau-Marigné • Avranches

Le 29 janvier 2008 à 20 h 30

Réservations : 02 33 05 95 88

Durée : 1 h 50

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