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10 décembre 2007 1 10 /12 /décembre /2007 18:39

Jouer à la violence

 

Tout commence dès que l’on descend les premières marches des gradins de la petite salle de la Maison des arts de Créteil. Deux des acteurs interpellent le public, qui est en train de s’installer, pour lui raconter l’histoire de « Titus Andronicus ». Et, derrière eux, les trois autres acteurs de la troupe, installés dans des fauteuils, se concentrent.

 

« Alors voilà, c’est l’histoire de Titus. Ce vaillant général romain revient en triomphe à Rome après avoir mené la guerre contre les Goths. Il revient avec des prisonniers, dont la reine des Goths, Tamora, et ses trois fils. Prétextant qu’il obéit aux lois de sa religion, il sacrifie aux mânes de ses fils tombés sur le champ de bataille le premier fils de Tamora. S’ouvre alors un cycle inextricable de vengeances, où se succèdent violences, meurtres et mutilations. »


Tout va se passer là, dans cette petite salle, sur ce large plateau encombré de vieux fauteuils usés, poussiéreux, et dépareillés. Dans cet espace surchargé, les acteurs de la troupe Dood Paard vont rejouer Titus Andronicus – pièce que Shakespeare aurait écrite à seize ans – comme de grands enfants organisant un jeu de rôles dans un immense grenier, comme de grands enfants redessinant dans leurs jeux toute la violence du monde. En sandales, chemise et pantalon, ils vont, à eux cinq, donner vie à tous les personnages de la pièce de Shakespeare. À chaque scène, ils se redistribuent les rôles. Et il nous semble que chaque acteur finit par jouer chacun des rôles. Une multitude de petits « trucs » sont mis en œuvre pour que l’on s’y retrouve, et ça marche presque à chaque fois, presque…


Transformant les dossiers des fauteuils en tribunes politiques, et les pieds de table en armes meurtrières, la troupe joue devant nous l’une des pièces de Shakespeare les plus violentes de façon très distanciée, à la manière d’un jeu d’enfants, de grands enfants. Mais, bien que la scénographie choisie par la troupe fasse sens, elle entrave fortement le rythme de la pièce : elle fait obstacle aux déplacements des personnages, et les force à dépenser une énergie folle pour qu’ils puissent, dans cet espace saturé, attirer l’attention sur eux.


Cette troupe ne manque pourtant pas de dynamisme. Toujours en scène, les acteurs changent de rôle comme de chemise. Pourtant, à chaque reprise de rôle, les acteurs entrent dans le texte avec une puissance étonnante. Des musiques entraînantes marquent la fin de chaque acte. Ce choix très artificiel semble être fait en vue de dynamiser encore plus la mise en scène. Sur ces musiques, les acteurs nous proposent des danses qui se voudraient provocantes, mais qu’ils n’assument pas assez pour qu’elles le soient véritablement. Et, à mon goût, au lieu de faire transition, ces intermèdes brisent le rythme de la pièce. Cette mise en scène pleine d’idées manque parfois de souffle.


titus-fw.jpg

« Titus » | © Sanne Peper


Pourtant, ce spectacle à l’avantage de laisser pleinement entendre le texte de Shakespeare. Face à cette tragédie, considérée comme l’une des plus sanglantes de son auteur, nous éprouvons souvent un tel sentiment d’horreur que nous ne prenons plus garde à la beauté du texte, que Shakespeare y déploie. Ici, les scènes de violence étant inscrites dans l’univers du « pour de faux » des jeux d’enfants, la langue de Shakespeare se laisse pleinement entendre. Mais je parle de la « langue de Shakespeare » un peu à tort : Dood Paard joue en effet Titus en néerlandais. Néanmoins, il y a un certain plaisir à entrer en contact avec la seule sonorité, avec la seule matière d’une langue, et cela ne nous est possible qu’au contact d’une langue qui nous est étrangère. Très guttural, le néerlandais renforce la dureté des propos tenus dans la pièce de Shakespeare.


Il faut savoir que la compagnie de théâtre Dood Paard a été fondée en 1993 à Amsterdam par trois acteurs : Kuno Bakker, Manja Topper et Oscar Van Woensel. C’est un collectif expérimental, dont les spectacles sont des créations collectives. Les acteurs de cette troupe jouent pour nous Titus avec un humour noir acéré et nous font redécouvrir la pièce de Shakespeare dans tout ce qu’elle a d’horrible à dire sur le monde.


Au dernier acte, les acteurs rapprochent les fauteuils jusqu’à créer un hémicycle. Le public est directement interpellé par Lucius : « Noble auditoire apprend cela : Chiron et le maudit Démétrius/ Ont tué le frère de notre empereur/ Et ont violé notre sœur, et par leur crime/ Nous avons vu décapiter nos frères/ Railler, voler un père qui pleurait/ De cette main, le vrai soutien de Rome/ L’effroi, la tombe de ses ennemis ;/ Moi-même, enfin, banni contre nature […] ». Et à Marcus de conclure : « Titus avait-il lieu de se venger/ De tous ces torts inhumains, inexprimables,/ Plus fort que nul mortel n’en pût subir ?/ La vérité est là ; parlez, Romains, […] ».


Cette pièce nous pousse, en effet, à réfléchir sur nos rapports à la violence sous toutes ses formes, telle qu’elle s’exerce dans nos sociétés. Elle nous incite à repenser la notion de vengeance en ces années où la justice semble autoriser toutes les dérives au nom de la défense des « victimes »… Elle nous invite à resituer notre rapport à l’autre dans un monde où les frontières se ferment. « Il y a dans la pièce le motif du racisme [dit Kuno Bakker dans un entretien]. Lorsque vous voyez que la personne qui représente le démon, dans son usage immoral de la violence est “un Noir”, qui justifie ses actes par le fait que les gens voient justement en lui le démon. Ils ne lui laissent d’autre choix que de se comporter conformément à leur préjugé. »…


Enfin, cette pièce nous amène à réétudier notre rapport de fascination à la violence. Ceux qui connaissent la pièce de Shakespeare entrent dans la salle le ventre serré, se demandant comment les actes d’extrême violence commis dans l’œuvre vont être mis en scène. Le choix d’un jeu des scènes violentes à la manière enfantine du « pour de faux » nous laisse-t-il sur notre faim ?… Si ces questions et celle de la fascination de la violence restent en suspens, le traitement de la pièce de Shakespeare proposé par Dood Paard n’est pas toujours parvenu à fasciner son public. 


Sara Roger

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Titus, d’après Titus Andronicus de Shakespeare

En néerlandais surtitré français

Compagnie Dood Paard

Mise en scène et jeu : Kuno Bakker, Gillis Biesheuvel, Sara De Bosschere, René Rood, Manja Topper, Oscar van Woensel

Production : Dood Paard

Soutien : Fonds néerlandais des arts scéniques et du ministère de l’Éducation nationale, de la Culture et des Sciences aux Pays-Bas, CRFG (Comité régional franco-genevois)

Maison des arts et de la culture • 1, place Salvador-Allende • 94000 Créteil

Réservations : 01 45 13 19 19

Du 6 au 8 décembre 2007 à 20 h 30

Durée : 1 h 40

20 € | 10 € | 8 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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