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26 novembre 2007 1 26 /11 /novembre /2007 14:40

Oser la rupture

 

La Compagnie Entr’act a présenté au Studio-Théâtre de Montreuil son spectacle « Lancelot et le Dragon », créé en 2007 à Avignon. Sous la direction de Carlo Boso, la troupe revisite la fable politique « le Dragon », que le dramaturge russe Evgueni Schwartz acheva d’écrire en 1944. Huit comédiens remarquables, un musicien troubadour qui joue de tous les instruments, des masques réalisés de mains de maître, du skate, des acrobaties, des chants… Cette adaptation dynamisante, façon commedia dell’arte, s’adresse au petits comme au grands. Une heure et quart de bonne humeur, où le rire et la légèreté sont mis au service d’une réflexion plus sérieuse sur le pouvoir et ses abus.

 

Mille vaches, deux mille poules, cinq mille moutons, trente kilos de sel, dix potagers de salades, asperges, et choux-fleurs… et la plus belle pucelle du pays. Tel est le lourd tribut que les habitants du village doivent payer chaque année au Dragon. En échange, celui-ci assure leur protection. Contre qui ? Contre quoi ? Personne dans le village ne le sait au juste. Ce que tout le monde sait, c’est que c’est comme ça. C’est tout. Et puisque cela fait si longtemps que ce règne dure, c’est qu’il y sans doute une bonne raison.


Cette année, c’est sur la jeune Elsa que le Dragon a jeté son dévolu. Bien qu’accablés par l’idée de perdre leur unique enfant, les parents de la jeune fille, par devoir, l’offriront en sacrifice pour la tranquillité de tous… Mais le destin veut que le chemin de Lancelot, un héros professionnel chasseur de dragons, croise celui de la belle Elsa. Celui-ci décide alors de délivrer le village de l’emprise du tyran. Paradoxalement, le sauveur imprévu, qui menace de bouleverser leurs habitudes, n’est pas tout de suite bien accueilli par les villageois…


Un méchant qui tyrannise tout un village, une belle et innocente jeune fille convoitée de toutes parts, un gentil héros qui sauve tout le monde. La belle tombe amoureuse de lui ; lui, tombe amoureux d’elle… Oui, je vous le concède volontiers, la force de ce spectacle ne réside pas dans l’originalité du synopsis de la pièce. Le point fort, c’est l’énergie que dégage l’ensemble de la troupe. C’est l’originalité de la mise en scène, rythmée par des chants repris en chœur par les huit comédiens. Celle de l’accompagnement de Benjamin Melia, qui nous surprend avec une musique inattendue (qui s’attendrait à entendre Billie Jean de Mickael Jackson, frappé aux percussions ?). C’est aussi l’authenticité du jeu. Chacun des comédiens épouse parfaitement les formes de son personnage. Sur scène, tous ont vraiment l’air de prendre du plaisir et le public ne s’y trompe pas.


lancelotetledragon-fw.jpg


D’ailleurs, comme une pandémie fulgurante, cette humeur joviale se répand dès les premières minutes dans la salle comble. Les enfants de tous les âges – les doyens du public ont l’air d’avoir la soixantaine – se laissent entraîner par la façon enjouée dont Carlo Boso a choisi d’adapter cette fable politique. Car c’est bien de politique qu’il s’agit. Et si les plus jeunes se délectent des mimiques et des répliques amusantes des comédiens, c’est aussi du second degré que les plus grands se régalent. En effet, les allusions à l’actualité politique ne manquent pas de nous faire rire, encore et encore. Les hommes d’État en prennent pour leur grade. Toujours subtiles, mais suffisamment explicites pour qu’on ne les loupe pas, ces petites piques désacralisent le pouvoir et nous rappellent qu’avant d’être des chefs, ce sont des hommes et des femmes comme vous et moi. Avec des qualités et des défauts. Des appétits et des égoïsmes, qui transforment parfois à nos yeux l’inacceptable en compréhensible.


L’univers ainsi créé, les costumes, que l’on croirait tout droit sortis de chez Disney, et les masques magnifiquement réalisés apportent à ce spectacle ce « quelque chose » d’indéfinissable qui fait que, lorsqu’on sent que l’on approche de la fin, on aimerait que survienne une nouvelle surprise afin qu’il ne se termine pas tout de suite.


Enfin, un point important que j’aimerais également souligner, c’est que malgré tout sa loufoquerie, cette adaptation n’a pas étouffé les préoccupations sérieuses d’Evgueni Schwartz. « Pourquoi risquer le changement, quand on trouve dans l’immobilisme l’assurance d’un confort même précaire, même s’il faut le payer au prix fort ? » C’est contre ce genre de résignation que le dramaturge russe écrivit le Dragon au début des années 1940. Comme une invitation à « oser la rupture », tout en nous faisant rire, Lancelot et le Dragon est un bon moyen de nous rappeler, au cas où l’actualité (inter)nationale n’y suffirait pas, que nous avons le devoir de rester vigilants. Car, malheureusement, les vieux démons du totalitarisme ne sont pas morts, et peut-être qu’en chacun de nous un dragon sommeille encore… 


Idrissa Sibailly

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Lancelot et le Dragon, de Carlo Boso

En coréalisation avec le Studio-Théâtre de Montreuil

Compagnie Entr’act • 177, avenue des Cistes • Boulouris • 83700 Saint-Raphaêl

04 94 95 02 24

cie.entract@wanadoo.fr

http://www.myspace.com/lancelotetledragon

Dramaturgie et mise en scène : Carlo Boso

Avec : Anthony Casabella, Alix Mercier, Philippe Ferreira, Odile Huleux, Pascal Guyot, Olivia Musitelli, Cédric Castagne et Géraldine Vitali

Musique : Benjamin Melia

Tréteaux, masques et marionnettes : Stephano Perocco Di Meduna, assisté de Carolina et Marie-Claude

Conception du Dragon : Wilfrid Hautot (http://oenprod.artblog.fr)

Direction de chœurs : Benoît Combes

Maître d’armes : Alain Bagnasco

Costumes, accessoires : Sonia Thollet, Christel Perus

Conception affiche : EDI

Communication : Béatrice Vitali assistée de Charlotte Guyot

Studio-Théâtre de Montreuil • 52, rue du Sergent-Bobillot • 93100 Montreuil

Réservations : 01 42 87 39 27

Le 20 novembre 2007 à 14 h 30 et du 21 au 24 novembre 2007 à 20 h 30

Durée : 1 h 15

12 € | 9 € | 6 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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