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30 novembre 2007 5 30 /11 /novembre /2007 20:05

Mon frère perdu

 

Cesare Ronconi est assis à une petite table juste à côté d’un écran de projection, avec à ses côtés sa traductrice. Des images de « Paesaggio con fratello Rotto » défilent sur l’écran. Trilogie hors norme créée en 2005 par le Teatro Valdoca (compagnie née autour du metteur en scène Cesare Ronconi et de la poétesse et dramaturge Mariangela Gualtieri), cette œuvre protéiforme conçue comme une odyssée théâtrale n’a eu qu’une brève vie sur scène. Pour en garder la trace, un long-métrage en a été fait. C’est ce que nous présente ici en personne Cesare Ronconi, inaugurant la programmation In extremis nº 1 du Théâtre Garonne – programmation pertinente et éclectique autour des deux représentations principales.

 

Parcellaire et forcément réductif par rapport à une représentation théâtrale, le film de Simona Diacci permet cependant d’entrer de plain-pied dans l’œuvre bouleversante du Teatro Valdoca. C’est bouleversant parce que ça prend aux tripes. C’est bouleversant parce que c’est métaphysique. Ici, on est là pour « coller l’âme à la peau et la sueur à la pensée », selon les propres termes de Cesare Ronconi. Ici, on est là pour expérimenter un bouleversement intégral.


Dans ce théâtre-là, la langue est atemporelle. On y entend comme des échos mythiques d’un langage ancien réactivé, et l’être-corps de l’acteur est dans le processus d’une combinaison inouïe : on est relié au divin par une mécanique théâtrale qui active le ressort tremblant de l’être, au sens mystique. C’est peut-être un peu fort, et pourtant c’est là. On est dans une sorte de démembrement de l’être, comme un saccage intime d’une déflagration sensorielle innée. Ça parle ailleurs, c’est d’un ailleurs enfoui que tout commence : ça parle de l’essentiel intemporel d’une idée qui aurait toujours été là. On est peut-être aux portes de choses non avouables, on est quelque part sur une ligne qui est une poussée vive dans les marges. Si on est dans les marges, c’est qu’on est au bord. On est sur une grille affective qui sous-tend une intense commotion physiologique.


Donc, on est englué au corps par une déflagration sensitive provoquée, mais provoquée par quoi ? Qu’est-ce qui fait qu’on en est là ? Comment ça marche ? Qu’est-ce qui fait que ça fonctionne ? Je suis hors de moi, je suis par-delà mon être : je suis dans le dehors révélateur d’une émotivité violente et qui, si elle me prend aux tripes, est bien le signe que ça entre quelque part. Alors, c’est quoi ?


Sur l’écran, de très jeunes acteurs, aux maquillages corporels striés de lacérations violemment colorées, inaugurent une gestuelle féroce et mythique. De ces corps tendus et comme blessés, actionnés par une sorte de mécanique fulgurante de la pensée, se déploie l’aura du spectacle. Cesare Ronconi parle de dualité au sujet de la figure de l’acteur. L’acteur est dans un revers coupant : l’acteur est dans la scission de la grâce et de la perdition. C’est dans cet équilibre précaire, sur la ligne duelle de la chute et de son envers, que se déploie l’onde d’instabilité qui est peut-être à l’origine de cette émotivité aiguë qui nous transperce. Aux deux pôles étranglés du divin et de l’animalité, l’acteur est dans l’expérimentation inouïe d’un péril extrême, comme une brisée nette. L’acteur est dans un tremblement, là où naît la scission de l’humain dont parle Cesare Ronconi. Là où ça peut lâcher à tout moment. Ici, on est sur le dehors inerte d’une pensée, qui délie le corps dans une mystique sauvage.


On est dans l’expérimentation du sacré au sens profane du terme, on est plongé dans une dérive extatique. Ça grésille de partout jusque dans une sorte d’électricité physiologique en acte, qui prend origine sur la scène, et se déverse sur le public par une sorte de démultiplication sensorielle. On est dans une sorte de communication des sens intensive, dans l’acception deleuzienne d’irrigation immanente du désir. Le Teatro Valdoca nous plonge dans le flux désirant de l’humain, on est aux portes de vérités métapsychiques, comme d’une révélation expérimentée dans la commotion physiologique d’une idée.


Quand on est sorti de la salle, un ami m’a dit : « Il faut montrer ce spectacle-là à tout le monde. » Ce théâtre-là, c’est la forme essentielle du théâtre au sens plein du terme, c’est-à-dire que s’y trouve quelque chose de l’ordre d’une nécessité. Ce théâtre-là, ça parle de l’aube intemporelle du désir et de l’expérimentation d’un par-delà de l’humain, dans une sorte d’irradiation sensorielle et psychique. Merci au Teatro Valdoca pour cette convocation inédite. 


Sandrine Deumier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Paesaggio con fratello Rotto, film de Simona Diacci

Avec : Cesare Ronconi et le Teatro Valdoca

www.teatrovaldoca.it

Théâtre Garonne • 1, avenue du Château-d’Eau • 31300 Toulouse

Réservations : 05 62 48 54 77

Contact@theatregaronne.com

www.theatregaronne.com

Le 24 novembre 2007 à 14 heures

Durée : 90 minutes

Gratuit

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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