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29 novembre 2007 4 29 /11 /novembre /2007 21:31

Trois sœurs en noir et blanc


Par Amandine Vincent

Les Trois Coups.com


Lorsqu’il écrit « les Trois Sœurs », Tchekhov est déjà reconnu grâce à « la Mouette » et « Oncle Vania ». La pièce met en scène un espoir qui ne se réalisera jamais. Celui de trois sœurs, Olga, Macha et Irina, qui, un an après la mort de leur père, le général Prorozov, rêvent de quitter leur province pour aller à Moscou. Tchekhov dépeint, avec humour et poésie, le drame de la vie qu’on laisse filer entre ses doigts à force de la rêver, de l’attendre, sans jamais la vivre vraiment. Patrick Pineau l’a bien compris, dans une mise en scène qui fait entendre le texte, mais qui manque d’originalité.

Nulle surprise au lever de rideau : un décor composé, entre autres, d’une terrasse, d’une table avec des chaises, d’un piano blanc sur lequel sont posés une pendule et des chandeliers, d’un divan, de fauteuils affiche d’emblée un certain naturalisme. Des bouquets de fleurs blanches posés à divers endroits dans des vases, symbole de fraîcheur, de pureté, et déjà de deuil peut-être, font écho au personnage d’Irina, vêtue d’une robe blanche, tandis que ses sœurs au contraire arborent, sans surprise, des tenues sombres.

C’est ainsi que la mise en scène semble parfois appuyer sur des cordes déjà tant de fois jouées telles que le choix de la couleur des robes, auquel il est, je le reconnais, difficile d’échapper, telles que la projection de didascalies de temps sur le rideau (« vingt-six mois plus tard »), comme le passage à plusieurs reprises d’un personnage entre deux actes, ou encore le repas, lors duquel des acteurs nous tournent le dos. La mise en scène semble afficher certains « clichés » de mise en scène de Tchekhov comme s’il était impossible d’y échapper.

La pièce fait l’objet d’une mise en images, avec un traitement davantage cinématographique que théâtral. Ce que l’on peut observer avec un certain intérêt à travers la présence de plusieurs plans rendus par des rythmes différents. Comme au repas, lors duquel les convives se figent pendant qu’André demande Natacha en mariage, ou encore par la projection sur le rideau de didascalies. L’élément inattendu de la pièce est le choix de faire jouer le rôle de Natacha, seul personnage féminin important en dehors des trois sœurs et s’opposant à elles, par une actrice noire, Sara Martins. Ce qui introduit la question de l’étranger, non pas d’un point de vue ethnique mais d’un point de vue métaphorique. À prendre à la fois dans le sens de renouveau et dans le sens de se sentir étranger au monde, seul. Dans le sens de sentiment de mal-être, en faisant fortement entendre les propos qu’André prononce à l’acte II : « À Moscou, on s’installe dans une immense salle de restaurant, on ne connaît personne, personne ne vous connaît, et, pourtant, on ne se sent pas isolé. Alors qu’ici, on connaît tout le monde, tout le monde vous connaît, et vous vous sentez comme étranger. Étranger, et solitaire. »

« les Trois Sœurs » | © Pidz

Ici, l’étrangère, l’autre femme du point de vue des trois sœurs, qu’épouse André, envahit l’espace, l’investit jusqu’à en chasser les trois autres femmes. La mise en scène raconte bien ce conflit de territoire, l’espace du dernier acte étant inversé par rapport au premier acte. En effet, si celui-ci montre l’intérieur de la maison habité par les sœurs, avec la terrasse en fond de scène, l’acte final se passe à l’extérieur devant la terrasse et, tandis que Natacha va et vient depuis l’intérieur de la maison, Macha affirme qu’elle n’y mettra plus jamais les pieds. Même André, leur frère et le mari de Natacha, semble chassé de la maison, dépossédé, réduit à errer dehors en promenant un landau, qui, d’ailleurs, finit lui aussi par lui être arraché.

Ainsi, les trois sœurs se retrouvent-elles, dans ce dernier acte, sur le seuil de leur foyer comme au seuil de la vie qu’elles n’ont pas vécue et dont elles n’ont fait que rêver. Au seuil d’un destin qui ne s’accomplira pas pour Irina, dont le mari avec qui elle devait enfin partir à Moscou vient de mourir dans un duel. Au seuil du bonheur pour Macha, femme mal mariée amoureuse de Verchinine, qui lui dit adieu pour toujours. Au seuil du repos pour Olga, qui se retrouve directrice malgré elle. À noter, dans ce dernier acte, la scène entre Macha et Verchinine au moment des adieux, passage le plus émouvant de toute la pièce par la qualité des acteurs, Laurence Cordier et Patrick Catalifo, ainsi que par un certain dépouillement à ce moment-là, laissant l’âme humaine seule avec elle-même, à nu et dans une cruelle solitude.

La musique apportant un peu d’irréalité, d’étrangeté, par son aspect quelque peu inquiétant, dans cette mise en scène très classique, est à mon sens trop présente. Elle est, certes, un support pour l’émotion, mais je regrette qu’elle prenne parfois plus de place que les acteurs eux-mêmes et plus que le silence, ce silence qui parfois devrait suffire, ce silence si essentiel dans la dramaturgie de Tchekhov. Car ce sont les silences, au-delà du texte et des accessoires, que les acteurs doivent jouer. C’est dans le silence que tout se joue. C’est de l’invisible, du non-dit, que peuvent surgir la poésie et la beauté. Et « sans la beauté, la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue », comme le rappelle Koltès cité par Patrick Pineau. Alors, s’il vous plaît, soyons humbles devant la beauté et sachons l’accueillir avec économie, dépouillement, sans être trop bavard, sans vouloir la forcer. Laissons-la respirer, laissons-là naître des mots et des pauses, laissons au spectateur le soin de la rêver, le soin de l’imaginer, afin qu’elle puisse apparaître dans toute sa splendeur tragique et le bouleverser. Peu de « théâtre » dans cette mise en scène, qui laisse peu de place à l’imagination du spectateur, mais qui a toutefois le mérite de faire entendre le texte, servi par de bons acteurs. Et mieux vaut sans doute une mise en scène sans invention fidèle au texte que l’inverse, lorsqu’il s’agit de monter un monument tel que Tchekhov. 

Amandine Vincent


Les Trois Sœurs, d’Anton Tchekhov

Traduit du russe par André Markowicz et Françoise Morvan

Mise en scène : Patrick Pineau

Avec : Nicolas Bonnefoy, Suzanne Bonnefoy, Hervé Briaux, Patrick Catalifo, Delphine Cogniard, Laurence Cordier, Alain Enjary, Nicolas Gerbaud, Aline Le Berre, Sara Martins, Joseph Menant, Charlotte Merlin, Fabien Orcier, Richard Sammut, Lounès Tazaïrt

Assistante mise en scène : Anne Soisson

Décor : Sylvie Orcier, assistée de Hakim Mouhous

Costumes : Sylvie Orcier, Rémi Tremblay

Son : Jean-Philippe François

Lumières : Daniel Lévy

Régisseur : Pascal Rivaud

Accessoires : Renaud Léon

Maquillage : Annick Dufraux

Coiffure : Jocelyne Milazzo

Théâtre des Célestins • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

Réservations : 04 72 77 40 00

Du 16 au 25 novembre 2007

En tournée :

– D.S.N. Dieppe scène nationale, 29 novembre 2007

– espace Philippe-Auguste, Vernon, 1er décembre 2007

– Scène nationale, Sète, 6 et 7 décembre 2007

– maison de la Culture, Bourges, 13 et 14 décembre 2007

– C.D.N.B., Centre dramatique national de Bretagne, Lorient, du 18 au 20 décembre 2007

– M.C.93, Bobigny, du 7 janvier au 5 février 2008

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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