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28 novembre 2007 3 28 /11 /novembre /2007 18:03

Un spectacle didactique


Par Maud Sérusclat

Les Trois Coups.com


Le théâtre de Montbéliard est plein à craquer ce soir. Je ne crois pas me tromper en affirmant que Kressmann Taylor a réuni plus de spectateurs que Molière. La salle est remplie d’une jeunesse aux joues roses, qui s’apprête à perdre un peu de son innocence en venant voir « Inconnu à cette adresse », texte très scolarisé depuis 2000. Le chef-d’œuvre de Kressmann Taylor n’a pourtant pas été écrit pour être joué, c’est donc avec une certaine curiosité que je me suis rendue à l’unique représentation de cette adaptation.

Le sujet est grave. Martin Schusle, allemand, et Max Eisenstein, juif américain, sont, en 1932, deux amis marchands de tableaux en Californie. Deux frères, presque. Un beau jour, Martin regagne sa patrie. L’Histoire s’impose alors et l’amitié fraternelle qui les unissait se transforme peu à peu en une haine aussi profonde que cruelle. Le texte de Kressmann Taylor est incroyablement bien écrit, juste, incisif, court et saisissant. Et pour cause : outre le style, le genre littéraire a été choisi avec soin. C’est une nouvelle épistolaire. Les deux hommes s’écrivent, et c’est à travers cette correspondance, pleine d’implicite, que le lecteur sait. Voilà qui explique le succès mérité du livre. Deux questions s’imposent alors : comment mettre en scène ce célèbre échange de lettres sans dénaturer l’œuvre ? et, surtout, pourquoi ?

À la première question, le metteur en scène Xavier Béja, qui incarne Max, propose une situation assez banale : deux fauteuils en face à face. L’un à l’extrême gauche du plateau, l’autre à l’extrême droite. (Devinez qui est assis à droite ?) C’est plutôt simple et un peu incommodant pour le public puisque les deux comédiens sont très souvent de profil. Ce qui nous empêche de bien les voir, et qui rend leurs déplacements réduits au strict minimum. À tel point que cela confine au mime, parfois. L’un parle, l’autre écoute. Les dix premières minutes, j’ai franchement eu des doutes, les doutes légitimes du spectateur qui aime le théâtre parce que, sur scène, les personnages dialoguent et bougent.

« Inconnu à cette adresse »

Malgré cela, on s’installe peu à peu dans cette adaptation. D’une part parce que le physique des comédiens est exactement celui qu’on imagine lorsqu’on lit le texte, c’est d’ailleurs très surprenant. Guillaume Orsat, qui joue Martin, est stupéfiant. J’ai eu la chance de bien le voir puisque j’étais placée du bon côté. Il est très juste dans l’abjection progressive du personnage au fil des lettres, respectant le crescendo du texte original. Son visage, sa voix et sa posture se transforment pour faire place au fanatique qu’il est devenu, soulignés par des effets de lumière appropriés et audacieux. D’autre part, la mise en scène ajoute au duo un troisième acteur : un violon alto, qui vient ponctuer la correspondance et dramatiser les tensions. Jean-Christophe Berger, altiste, prend ce risque heureux de jouer devant nous et trouve une vraie place entre les deux protagonistes. La pièce est rythmée, et j’ai oublié assez vite le côté statique du début, je n’ai pas eu le temps de m’ennuyer.

Pourtant, je me demande encore pourquoi avoir voulu mettre en scène cette nouvelle, pensant, naïvement peut-être, qu’adapter un texte qui n’est pas fait pour la scène implique d’y apporter une nouvelle dimension, quelque chose de plus. Je n’ai pas assisté à cela ce soir. Même si certains effets sont visibles à travers le jeu des comédiens et la musique, cela m’est apparu un peu artificiel, parfois même un peu surjoué. Un peu comme lorsque Tom Cruise propose un remake d’Alejandro Aménabar. Il explique tout ce que l’original se contentait de suggérer. Est-il possible d’en dire plus que ce qu’a si magistralement écrit Kressmann Taylor ? Et surtout est-ce nécessaire ? J’en doute.

Somme toute, ce spectacle captivera ceux qui ne connaissent pas l’œuvre et a le mérite de la faire découvrir. Il n’éclaire pas le texte original, mais le met assez simplement en lumière. Les lycéens présents dans la salle ont étés bluffés, tout comme de nombreux spectateurs, saisis par l’histoire devenue plus immédiate sur scène, peut-être. En cela, cette adaptation trouve sa légitimité. Peut-on parler de théâtre pour autant ? À vous de le décider. 

Maud Sérusclat


Inconnu à cette adresse, de Kressmann Taylor

Traduction de Michèle Levy-Bram

Mise en scène : Xavier Béja

Avec : Xavier Béja, Guillaume Orsat, Jean-Christophe Berger

Lumières : Charly Thicot

L’Allan, scène nationale de Montbéliard • rue de l’École-Française • 25200 Montbéliard

Réservations : 0805 710 700 (numéro vert gratuit)

www.lallan.fr

Durée : 1 h 10

16 € | 12 € | 8 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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