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25 novembre 2007 7 25 /11 /novembre /2007 21:47

Ceci n’est pas du pipi dada


Par Éric Demey

Les Trois Coups.com


On ne remerciera jamais assez la France et l’Allemagne pour l’ultrameurtrière boucherie de la guerre 14-18. Car la barbarie a ceci de bon qu’elle occasionne des désordres, des remises en cause. Parfois des crises de civilisation.

En 1916, Duchamp expose « l’Urinoir ». Une blague pipi dada. Un nouveau ready-made qui marque pour l’art – plastique surtout – le début d’un questionnement majeur qui le travaille encore. La question du beau s’efface au profit d’une réflexion sur ce qu’est l’art et sa place dans la société.

Duchamp était dada. Membre de ce mouvement éphémère né de la guerre et du nihilisme, mort de ne pas s’être structuré, mort de sa mort naturelle donc, puisqu’il cherchait avant tout à nier l’exigence du sens, à refuser les contraintes et tout esprit de sérieux.

2007. La Fondation professeur Swedenborg pour l’art contemporain reprend le flambeau. Elle crée sur scène « un dispositif pour une télévision d’art et d’essai ». Elle y convie Duchamp Duchamp, plasticien plastiqué, et un artiste loufoque, Marcel. Les références sont claires.

Et le dispositif est simple : une scène coupée en deux. Côté studio, la fabrication en direct d’une émission. À l’autre bout de la chaîne : le poste de télévision dans la chambre de Marcel, qui réagit face à celle-ci. Au bout de quarante minutes, le spectateur change de côté, et assiste à la même pièce ou presque. Mais passant d’un côté à l’autre du poste, il doit changer son point de vue.

swedenborg1.jpg

L’objectif ? On ne saisit pas bien. C’est dada. Faire réfléchir sur le médium télévisuel ? Sur l’art contemporain ? L’image vidéo ? Faire rire, c’est sûr. Instruire aussi. S’amuser, et remettre en cause nos habitudes, nos habitudes de spectateur et de téléspectateur. Désorienter les critères de nos critiques. Remettre en cause nos points de vue.

En 2007, à la télé, tout va très vite. Alors sur scène aussi. Pas de pause. Pas le temps de souffler. Les réflexions s’enchaînent et les gags s’accumulent. Comme souvent dans l’art contemporain, c’est intello et drôle à la fois. L’humour vient de l’esprit (« c’est très contemporain pour l’époque ») et du cul (« glisse ta décharge par la fente »). On saute d’Allais au pop art, du pop art à Pollock, de Pollock à Klein. D’allusions en parodies, un artiste, un ethnologue, un pompier, un critique, des Tarahumaras artaldiens et des « Indiens iso » font leur show. On parcourt le siècle et le monde. C’est inventif, foisonnant et intelligent. C’est de l’art tangent qui s’écoule. Qui nous coule, parfois.

Problème de rythme. Même bien accroché, le spectateur peine à suivre. Sur scène, les situations n’ont souvent pas le temps de se développer. Dans les gradins, on voudrait souffler. Prendre une pause, respirer pour réfléchir et trouver l’occasion de rire. Comprendre un peu mieux.

Côté chambre, l’émission est difficile à saisir. Le décor, les costumes et le jeu volontairement potaches, l’intérêt de l’interaction chambre-studio pas évident. Côté studio ensuite, c’est plus théâtral et plus séduisant. Les comédiens semblent parfois gênés par les contraintes techniques. Mais par la répétition, le sens se précise, ou du moins pensé-je l’approcher. Je commence à émerger, à devenir tangent.

En un siècle, bien des choses ont changé cependant. La provocation et la violence dada n’étaient pas au rendez-vous. Le non-sens oui, mais l’étonnement est resté mesuré. Où est passée la transgression ? J’ai eu l’impression parfois que la pièce recyclait plus qu’elle n’inventait. Qu’elle hésitait entre dire et détruire. Et qu’à ne pas choisir, elle s’édulcorait. J’ai eu beau faire, je n’y ai pas retrouvé le fameux goût du pipi dada. 

Éric Demey


Tout le bonheur est à l’intérieur

Fondation professeur Swedenborg pour l’art contemporain

16, rue Marcel-Lamant •94200 Ivry-sur-Seine

01 46 58 56 10

darbelin@club-internet.fr

Réalisation : Odile Darbelley et Michel Jacquelin

Avec : Odile Darbelley, Delphine Jonas, Pierre Clarard, Chicco Gramaglia, Michel Jacquelin et Dany Kanashiro

Musique : Cyril Hernandez

Son : François Weber

Régie : Dany Kanashiro et Jean-Yves Perruchon

Travail gestuel : Claude Bokhobza

Construction : La Manufacture à Niort

Glob Théâtre • 69, rue Joséphine • Bordeaux

Réservations : 05 56 69 06 66

22 et 23 novembre 2007

Durée : 1 h 20

12 € | 8 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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