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16 novembre 2007 5 16 /11 /novembre /2007 00:17

La raison du plus fou

 

Du « Grand Renfermement » de 1656 aux « hystériques de Charcot », « les Folles d’enfer » nous raconte l’histoire des recluses de la Salpêtrière. Avec humanité et pudeur, la pièce de Christian Nadin nous fait réfléchir à l’altérité et aux normes établies d’une société, qui apparaît parfois bien plus folle que celles et ceux qu’elle enferme.

 

On est en 1882. Le Pr Charcot, à la tête de la Salpêtrière, s’entretient avec une de ses patientes. Emmitouflée dans une couverture, l’air un peu hébété, celle-ci l’écoute lui détailler l’histoire des femmes qui se sont succédé dans l’austère bâtisse depuis plus de deux siècles. Défilent alors des prénoms sans visage de bohémiennes, sorcières, folles, et autres filles indigentes, immorales ou impies.


Le récit est à l’image de l’institution : froid et écrasant d’inhumanité. Sous le regard étrange et séducteur de la jeune femme, Charcot (magistralement interprété par Bernard Gerland) parle de la disette, de la folie, des punitions ou des viols du ton d’un homme trop conscient de son statut pour exprimer sa compassion ou sa culpabilité. Pourtant, derrière le carcan des conventions, pointe parfois la pitié, et on arriverait presque à le trouver sympathique si la rigidité de son discours et de son corps ne venaient semer le doute : ne serait-ce pas lui le nouveau tortionnaire de ces lieux ? Celui qui, au nom de la Médecine et de la Science, a reçu la charge de remettre les égarées dans le droit chemin en cette fin du xixe ?


C’est l’un des points forts du spectacle de Christian Nadin de nous amener, à travers le passé, à nous interroger sur les rapports entre pouvoir et folie. Qui est la plus folle, finalement ? Celle qui cherche à exprimer par n’importe quel moyen, y compris le théâtre du corps, ses désirs et ses souffrances ? Ou l’institution qui compte journellement ses torchons et ses petite cuillères, et laisse des milliers de femmes mourir de faim, de froid ou de sévices entre ses murs ?


Grâce à une magnifique adaptation, Christian Nadin a insufflé de la théâtralité au texte ardu de Mâkhi Xenakis. Là où ne s’élevait qu’une seule voix, il en a créé deux : celle du médecin et de sa patiente. À ce long récit, qui aurait pu résonner de manière didactique, il a donné une âme. Et des corps. Des corps enserrés dans des redingotes ou des corsets, certes, mais où affleurent cependant les désirs et les pulsions. Et c’est dans cet affleurement que réside la magie de la pièce. Ici pas de pathos ni d’intellectualisme, mais la subtilité du non-dit, l’usage délicat du symbole. Le décor est sobre, le jeu des acteurs tout en retenue, et cette finesse loin de diminuer l’atrocité du récit, la rehausse encore.


Certes, la pièce n’est pas parfaite. Il y a quelques longueurs, et on aimerait parfois plus de ruptures de rythme. Ainsi ai-je regretté de si peu voir la marionnette d’Hélène Saïd, qui permettait à la fois l’expression d’émotions plus brutes, l’introduction de nouveaux personnages, et créait un contraste avec le reste du spectacle. Pour autant, ces imperfections restent des détails par rapport à la force d’humanité qui émane de l’ensemble. La mise en scène elle-même, par son économie de moyens, semble refléter la fragilité de l’être humain face au rouleau compresseur de l’État. Pas de grandes prétentions, mais une attention portée aux petites choses, comme le clair-obscur qui baigne la scène, la précision d’un geste ou le tombé d’un vêtement sur la peau nue.


C’est un spectacle humble, qui parle des humbles et des oubliées, sans grands mots ni surenchère, mais avec une vérité plus assourdissante que des cris. 


Patricia Lavigne

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Les Folles d’enfer, de Mâkhi Xenakis

Passacaille Théâtre • 16, rue des Tables-Claudiennes • 69001 Lyon

04 78 60 35 74 | mobile : 06 20 40 64 22

passacaille.theatre@free.fr

Mise en scène : Christian Nadin

Avec : Bernard Gerland, Hélène Saïd

Théâtre des Marronniers • 7, rue des Marronniers • 69002 Lyon

Réservations : 04 78 37 98 17

Du 8 au 25 novembre 2007 à 20 h 30, dimanche à 17 heures

Relâche lundi et mardi

Durée : 1 h 15

13 € | 11 € 

Théâtre Nouvelle Génération • 23, rue de Bourgogne • 69009 Lyon

Réservations : 04 78 83 32 34

Du 4 au 6 décembre 2007 à 20 h 30

13 € | 11 €

Espace culturel Saint-Marc • 10, rue Saint-Hélène • 69002 Lyon

Réservations : 04 78 38 06 06

Les 13 et 14 décembre 2007

15 € | 10 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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