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13 novembre 2007 2 13 /11 /novembre /2007 22:28

Les voix du Théâtre du Chien-qui-Fume


Par Vincent Cambier

Les Trois Coups.com


J’étais récemment invité à la conférence de presse du Théâtre du Chien-qui-Fume à Avignon, pour la présentation de la saison 2007-2008. Je pourrais raconter – mal – les spectacles qui vont y être donnés. Je préfère vous offrir le texte d’introduction que Gérard Vantaggioli, le maître de céans, nous a lu.

Je ne savais pas, en 1982, lorsque je suis arrivé dans cet endroit de la rue des Teinturiers, désert alors, mais qui gardait encore cette année-là, çà et là, comme abandonnés, les derniers lambeaux épars d’une petite fabrique de jeans, après qu’il eut été il y a bien longtemps une fabrique de garance, ce que transpiraient les murs, hormis l’humidité.

Des gens avaient vécu dans cette enceinte, des ouvriers, des ouvrières y avaient travaillé, on devait y parler beaucoup et les murs avaient pris l’habitude de ces sonorités, de ce bruit familier, ils savaient reconnaître les inflexions de chacun. Ils avaient même appris les mots, ou plutôt la musique des mots. La musique tout simplement. Je ne savais pas. Mais les murs me l’ont dit.

Et je ne savais pas non plus ce qu’ils allaient devenir.

Laissés quelques années à l’abandon, dans le silence des souvenirs, les murs commençaient à s’ennuyer. Alors d’autres voix sont arrivées, les nôtres tout d’abord, impatientes dans le feu d’une nouvelle fabrication, et d’autres encore, venues d’autre part. Alors les murs ont retrouvé leur respiration première.

vantaggioli-magre.jpg

Judith Magre et Gérard Vantaggioli, mars 2006

Ils vivent à nouveau du vivant qui les côtoie.

C’est la voix de Catherine Dasté, notre marraine qui dit doucement que l’aventure est belle, c’est la voix de Serge Maggiani murmurant Saint Simon, c’est le rire de Jolivet et celui de Bernard Haller et celui du public, c’est le chant des Divas, celui de Jean-Roger Caussimon, de Maurice Fanon, de Vignault et d’Henri Tachan, c’est la colère de Pierrot et de Franck pour qu’une lumière illumine mieux la voix, c’est le gros mot du père Ubu, le hurlement de Raymond Hermantier, la voix de Bugs Bunny portée par Guy Pierrauld, la mimique de Rufus, celle de François Morel, le mouvement lancinant de Rosel sous le nez rouge de Sol, la démarche chaplinesque des gens de la Cie Écarlate quand ils brassaient à l’envers avant qu’il ne grandissent avec Nada, les histoires de Jean-Pierre Chabrol, la voix calme de Michael Lonsdale, celle inimitable de Michel Vitold lançant jusqu’au toit « Je ne suis que le rôt de Dieu qui digère mon âme », c’est la clope de Mme Annie dans la récréation de Marguerite et celle de Judith Magre dans les coulisses, c’est… C’est… Tous nos amis, artistes connus et inconnus, nos amis disparus, c’est la respiration du public, et le bruit que font les mains comme une immense prière inlassablement répétée. Et les murs s’en souviennent. Les murs ont tout pris. Les murs ont tout gardé, jusqu’au cœur des pierres, farouchement, pour la mémoire, comme pour donner une sculpture à venir. Pour la vie. Pour l’éclat furtif d’un moment éternel qui nous fait croire en un autre moment éternel, encore emprisonné dans les ruelles de l’esprit, mais suffisamment frémissant pour le créer. On dit souvent que les murs ont une âme. Ceux-là en ont une. J’en suis sûr.

Gérard Vantaggioli

Recueilli par

Vincent Cambier


Théâtre du Chien-qui-Fume • 75, rue des Teinturiers • 84000 Avignon

04 90 85 25 87

www.chienquifume.com

contact@chienquifume.com

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