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12 novembre 2007 1 12 /11 /novembre /2007 23:28

« Moby Dick » : histoire
d’un naufrage


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


L’Odéon-théâtre de l’Europe présente une adaptation en italien surtitré du roman d’Herman Melville, « Moby Dick ». Ce spectacle mis en scène par Antonio Latella est, avant « le Banquet des cendres » et « En attendant Godot », le premier volet d’une « trilogie de la connaissance ». Vaste programme…

mobydick-fw.jpgRecherche théâtrale et philosophique, transdiscipinarité, acteurs de renom, metteur en scène italien reconnu, chef-d’œuvre littéraire et grand mythe humain : autant d’atouts aussi séduisants que prometteurs. Mais pour mener à bien cette entreprise prométhéenne, encore eût-il fallu avoir les moyens de sa politique, et commencer par s’acheter un Bescherelle. Triptyque en trois tomes : la Conjugaison, l’Orthographe pour tous, la Grammaire pour tous. Une quête de la connaissance certes moins séduisante, mais qui eût sans doute permis de pallier une traduction des plus grossières, truffée de fautes de frappe, de grammaire, de syntaxe. Une traduction que manifestement personne n’a jugé bon de relire et de rendre, si ce n’est élégante, du moins lisible et digne d’un théâtre tel que L’Odéon.

À la laideur de la traduction répond la vulgarité de la mise en scène. Structure métallique monumentale, démultiplication des cadrages, son saturé du ressac (auquel l’on ne croit pas un instant), entrées à même la salle, débordement de la scène dans l’orchestre… Autant de procédés franchement inappropriés. Quant à la complexité du roman de Melville, elle est tout simplement sabotée par l’artillerie scénographique lourde. La beauté de la symbolique devient un intellectualisme balourd. On balise l’odyssée, on indique les énigmes : Moby Dick est une quête de l’absolu, de l’absolue et hypnotique blancheur de la baleine, une plongée au tréfonds des abysses, un voyage sans retour que seuls n’engagent que les « vrais voyageurs […] qui partent pour partir » (Baudelaire). Ce beau voyage – par ailleurs intelligemment cerné par Latella, mais hors la scène – se révèle être l’histoire d’un naufrage.

Le spectacle déçoit d’autant plus que le propos qui sous-tend la pièce est juste, que les acteurs sont tous fort bons et que de belles scènes l’émaillent. Le parti pris interprétatif manifesté par Latella réintègre Moby Dick à toute une tradition de l’odyssée du « non-retour » – où la blancheur de la baleine est « un blanc qui décrète le non-retour, le même non-retour qui frappe Hamlet devant le spectre de son père ». On peine malheureusement à saisir l’unité du propos par delà des épisodes disparates, qui ressortent tantôt du cirque (escalade des armatures, jonglage avec des verres), tantôt de la musique (violon, clavecin, chants baroques), tantôt, enfin, du langage des signes. De belles trouvailles, qu’une juxtaposition dépourvue de tension dramatique ne suffit ni à justifier ni à unifier. C’est malheureux, car les dix bons comédiens paraissent n’être pas sortis du travail d’atelier. Même le vénérable Giorgio Albertazzi (dirigé par Visconti, Losey, Resnais, acteur aux côtés de Gassman et de Mastroianni, interprète d’Hamlet…) ne convainc pas.

Restent de belles scènes, mais aussi un sentiment de dépit : un peu plus de soin à la traduction, de clarté dans le discours, de modestie dans la mise en scène eurent sans doute valorisé de talentueux acteurs et un beau projet. Puisse le deuxième volet du triptyque présenté à l’Odéon – le Banquet des cendres – rallumer la flamme et faire oublier ce vol du feu prométhéen en forme de pétard mouillé. 

Cédric Enjalbert


Moby Dick, d’après Herman Melville

Production Teatro Stabile dell’Umbria, Teatro di Roma

Créé le 14 octobre 2007 au Teatro San Nicolò à Spolète

Mise en scène : Antonio Latella

Libre adaptation de Federico Bellini

Interprètes : Giorgio Albertazzi, Emiliano Brioschi, Marco Cacciola, Marco Foschi, Timothy Martin, Giuseppe Papa, Fabio Pasquini, Annibale Pavone, Enrico Roccaforte, Rosario Tedesco

Scénographie : Antonio Latella

Costumes : Gianluca Falaschi

Lumières : Giorgio Cervesi Ripa

Son : Franco Visioli

Odéon-Théâtre de l’Europe • place de l’Odéon • 75006 Paris

Réservation : 01 44 85 40 40

www.theatre-odeon.fr

Du 7 au 10 novembre 2007 à 20 h, le dimanche 11 à 15 h

À Villeurbanne – T.N.P. du 9 au 11 janvier 2007

Durée : 2 h 25

Tarifs : 30 € | 22 € | 12 € | 7,50 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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