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12 novembre 2007 1 12 /11 /novembre /2007 22:19

« Constructeur du futur »
et passeur de rêve


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Une seconde critique sur « le Mendiant et la Mort de Zand » ? Oui, de fait, et pourtant en accord avec l’impression générale de Chloé. Pourquoi alors ? Parce qu’elle avait le fauteuil treize, moi le onze. Une boutade ? Non, je m’explique.

le-mendiant-ou-la-mort-de-zand2-fw.jpgIl existe en physique quantique un phénomène fascinant et parfaitement exotique, un phénomène qui a pour nom (roulement de tambour) le paradoxe du chat de Schrödinger ou principe d’indétermination. Cette fantaisie logique démontre qu’une réalité objective est et n’est pas à la fois, ou plutôt est potentiellement dans une infinité d’états simultanés. C’est l’observation qui fige la réalité dans un état et oblige le phénomène à se « décider ».Quel rapport entre cette physique absconse – née à l’âge du freudisme, de l’expressionnisme allemand, des révolutions russes et du cubisme (rien que ça !) – et cette pièce de Iouri Olecha, le Mendiant ou la Mort de Zand ? Les révolutions théoriques et politiques, une réalité à multiples facettes, des perspectives fuyantes, la fissuration du moi rendent l’univocité caduque ; un siège d’écart change donc l’optique.

Et d’optique, il en est question. Le décor participe d’une esthétique constructiviste faite de perspectives fuyantes, de lignes brisées, de couleurs vives. Il joue aussi sur la mobilité des panneaux et des accessoires qui se métamorphosent ; le plateau tourne sur une petite mélodie de boîte à musique bien choisie ; des photos, des portraits, autant de figures impersonnelles, virevoltent avant de s’écraser sur scène. Les lumières, enfin, rehaussent tout en finesse cette atmosphère trouble et intime.

Cette élégante scénographie exprime le thème de la pièce. Un thème qu’il serait difficile de résumer puisque, le paradoxe de Schrödinger faisant (sic !), en dire quelque chose, c’est prendre parti. Disons simplement qu’il est question d’un écrivain, Zand, auteur d’une pièce qui comporte un meurtre et dont le personnage principal est l’auteur d’un drame – sorte « d’autobiographie artistique » –, qui met en scène différents aspects de son identité, tantôt mendiant, tantôt commissaire du peuple, tantôt mendiant « antisocial »… Un abysse où la personnalité s’abîme.

« Je travaille à une pièce dans laquelle je veux réfléchir à la  question de la création. » Le projet de Iouri Olecha s’inscrit ainsi, dans une époque, les années 1920, où le problème de l’engagement se pose à tout artiste : comment écrire dans une société emportée par la révolution qui exige de l’art une utilité sociale ? Comment échapper à la schizophrénie de la « double pensée », celle d’« un constructeur du futur » néanmoins passeur de rêve ? « Olecha disait qu’il était convaincu que la pièce sur Zand lui servirait de catharsis pour sortir de sa crise créative et permettre à l’artiste prolétarien de triompher de l’esthète. La forme la plus adéquate pour peindre le combat entre ces deux moi artistiques antithétiques était bien sûr la forme dramatique. » (Kazimiera Ingdahl, Un cimetière de thèmes, Genèse de trois œuvres clés de Iouri Olecha).

Très abouti, intense et exigeant, ce spectacle protéiforme nous fait perdre pied dans une fantasmagorie, où les comédiens nous emportent par leur talent. L’on rit parfois de situations dignes du théâtre de boulevard avant de verser dans l’interrogation philosophique. L’on s’émeut aussi de ces personnages pathétiques. L’on ressort bouleversé, la raison mise à sac. Olecha, monté intelligemment par Bernard Sobel, réussit sa catharsis : les interrogations dont il se déleste, le spectateur s’en charge et repart prendre le métro, avec son nouveau petit fardeau, content mais pensif. 

Cédric Enjalbert


Le Mendiant ou la Mort de Zand, de Yiouri Olecha

Mise en scène : Bernard Sobel, en collaboration avec Michèle Raoul-Davis

Texte français : Luba Jurgenson

Montage : Mikhaïl Levitine

Avec : Claire Aveline, Éric Caruso, Éric Castex, Claude Guyonnet, Anne-Lise Heimburger, Vincent Minne, Jacques Pieiller, Chloé Réjon, Stanislas Stanic, Gaëtan Vassart

Décor : Lucio Fanti

Costumes et maquillage : Mina Ly

Son : Bernard Vallery

Lumière : Alain Poisson

Assistante à la mise en scène : Mirabelle Rousseau

Assistante décor : Clémence Kazémi

Production : Cie Bernard-Sobel, Théâtre national de Strasbourg, Théâtre national de la Colline, Théâtre de Gennevilliers-centre dramatique national, avec la participation artistique du Jeune Théâtre national

Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

http://www.colline.fr

Réservations : 01 44 62 52 52

Du 9 au 29 novembre 2007, mardi à 19 h 30, mercredi, jeudi, vendredi et samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30

Plein tarif 27 €, le mardi 19 €, moins de trente ans 13 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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