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11 novembre 2007 7 11 /11 /novembre /2007 22:19

Cette chorégraphie de la confusion

 

Pièce écrite à la fin des années 1920, « le Mendiant ou la Mort de Zand » n’a jamais été achevée. Cette contrainte n’a pas empêché le metteur en scène Bernard Sobel de nous livrer une adaptation fascinante de ce texte, une adaptation hors du commun d’où l’on sort un peu déboussolé.

 

le-mendiant-ou-la-mort-de-zand1-fw.jpgZand est un écrivain de 32 ans, dont les héros de jeunesse sont désormais plus jeunes que lui. Zand est un écrivain de 32 ans qui voudrait écrire un livre comme Balzac avant qu’il ne soit trop tard. Zand, enfin, est un écrivain de 32 ans qui ne comprend pas qu’on puisse vivre jusqu’à cet âge. Il va alors se mettre en scène dans différentes histoires, interprétant un « constructeur de l’avenir », se souciant plus de la vie de la communauté que de celle de sa propre femme (qui ne tarde d’ailleurs pas à le tromper), puis le rôle d’un mendiant que la jalousie veut pousser au crime.


L’histoire paraît assez simple de prime abord, mais sa mise en scène est déroutante. En effet, plus que raconter les déambulations de Zand dans ses idées d’écrivain, elle veut faire apparaître sa consternation, son désarroi, ses vertiges dus à une nouvelle société. N’oublions pas que la pièce a été écrite et se déroule en plein stalinisme. Les personnages évoluent donc dans une période marquée par le collectivisme. Or Zand ne paraît pas entièrement convaincu par cette idéologie, sans pour autant la dénigrer. C’est l’amour qui lui pose problème et la jalousie qu’il peut provoquer. Ces sentiments n’ont pas leur place dans la doctrine socialiste, car trop individualistes. Préoccupé, Zand ne peut néanmoins les mettre de côté et en fera un des thèmes centraux.


Bernard Sobel organise notre propre chute dans les méandres de la pensée de Zand. On se laisse porter par les paroles des personnages sans savoir où elles nous emmènent. Les différents tableaux qui se jouent devant nous ont quelquefois du mal à trouver une place dans notre réflexion. Mais, toujours, nous sommes suspendus au-dessus du précipice au côté de Zand. Un théâtre de l’émotion plus qu’un théâtre des mots. Les dialogues ont d’ailleurs un côté absurde parfois, les personnages balancent des répliques sans se soucier de celles de leurs voisins. Ils donnent ainsi une impression de désordre. C’est la vision globale qui est importante. Comme dans un orchestre, chaque individu apporte sa propre participation pour créer l’harmonie finale. L’harmonie, ici, se doit d’être le désordre, le chaos, afin de représenter le plus fidèlement possible l’esprit de Zand. Les interprètes exécutent à merveille cette chorégraphie de la confusion.


Le décor est l’élément principal de cette mise en scène. Sans cela, cette sensation de vertige n’aurait sans doute pas lieu. Sur un plateau tournant, du mobilier en carton se déplace à l’infini, créant ainsi une multitude de lieux, qui empêche le spectateur de garder ses repères. La déconstruction de Zand passe avant tout par la déconstruction du décor. Un décor qui n’est pas sans rappeler ceux du cinéma expressionniste allemand : des lignes obliques, des formes abstraites et même des couleurs vives, nuancées par des jeux de lumière, auxquelles Fritz Lang tenait, non pour ses films en eux-mêmes, qui étaient encore en noir et blanc, mais pour influencer le jeu des acteurs. Les panneaux statiques représentant des scènes de vie dans l’Union soviétique, suspendus au-dessus, contrebalancent le dynamisme du plateau.


Sans pour autant tout rapporter au cinéma, la sensation globale qu’il me reste après avoir vu cette pièce ressemble à ce que je peux ressentir après avoir vu un film de David Lynch. La comparaison peut paraître exagérée. Néanmoins, cette impression d’avoir perdu pied est réelle. Nombre d’incompréhensions, d’interrogations apparaissent. Peu de réponses arrivent. Et, pourtant, cette pièce est captivante et troublante. Le temps s’écoule avec une rapidité hallucinante. Pendant près de trois heures, j’ai été happée dans la déconstruction d’un monde, où l’objectif n’était pas de comprendre, mais bien de ressentir. 


Chloé Chochard-Le Goff

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Mendiant ou la Mort de Zand, de Yiouri Olecha

Mise en scène : Bernard Sobel, en collaboration avec Michèle Raoul-Davis

Texte français : Luba Jurgenson

Montage : Mikhaïl Levitine

Avec : Claire Aveline, Éric Caruso, Éric Castex, Claude Guyonnet, Anne-Lise Heimburger, Vincent Minne, Jacques Pieiller, Chloé Réjon, Stanislas Stanic, Gaëtan Vassart

Décor : Lucio Fanti

Costumes et maquillage : Mina Ly

Son : Bernard Vallery

Lumière : Alain Poisson

Assistante à la mise en scène : Mirabelle Rousseau

Assistante décor : Clémence Kazémi

Production : Cie Bernard-Sobel, Théâtre national de Strasbourg, Théâtre national de la Colline, Théâtre de Gennevilliers-centre dramatique national, avec la participation artistique du Jeune Théâtre national

Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

http://www.colline.fr

Réservations : 01 44 62 52 52

Du 9 au 29 novembre, mardi à 19 h 30, mercredi, jeudi, vendredi et samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30

Plein tarif 27 €, le mardi 19 €, moins de trente ans 13 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Bernard Even 25/11/2007 13:44

Votre texte consacré à cette mise en scène de Bernard Sobel est très beau et très juste ! Vous êtes parvenue à exprimer certaines choses très profondes, que je cherchais moi même à dire dans mon papier. Nous aurons peut être l'occasion d'en reparler un jour...  BE - RUEDUTHEATRE 

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