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27 octobre 2007 6 27 /10 /octobre /2007 10:58

Ça va commencer


Par Sandrine Deumier

Les Trois Coups.com


Peut-être pas. On attend que quelque chose se passe. Eux aussi, peut-être, les acteurs, ils attendent. Ils sont là à parler, assis sur leurs chaises. On dirait que ça va commencer. Ils le disent même : « ça va commencer ». Mais la lumière ne baisse pas dans la salle. Qui a lu « la Mouette » de Tchekhov ?

Laboratoire théâtral. Dans la lumière crue de la salle et de la scène, conjointement liées par la configuration de l’espace, on joue la Mouette de Tchekhov. On ne sait pas très bien quand ça commence. Peut-être même qu’on commence par la fin. Pourtant, tout est là – les acteurs, le décor, le public. Tout est là : on joue la Mouette de Tchekhov, ce texte de la Mouette a été écrit par Tchekhov en 1896, ce texte existe et les acteurs qu’on voit sur scène sont là pour jouer cette pièce – apparemment. Mais ça commence à reculons.

Ensuite, ça n’en finit plus de nous malmener dans une dérive verbale et scénique qui tient lieu de tourbillon. Et, dans le mouvement du texte qui prend corps au travers des acteurs qui se passent la parole comme on change de vêtement, la pièce suit son cours dans un désordre fantasmatique, au milieu duquel le spectateur perd pied. On cherche qui est qui, on cherche qui joue qui et qui joue quoi. Infernal revirement du théâtre, où la parole se déchaîne dans les multiples figures de l’interprétation. Pourtant, on est au cœur du théâtre. On n’est pas au théâtre, on est à l’intérieur même du théâtre.

De toute évidence, ça a commencé déjà depuis longtemps. Le texte se dévide – le cours du texte prend vie. La parole passe dans le fil ténu de ce qui se joue peut-être là : faire prendre corps au texte. On joue la Mouette – ça ressemble à du Tchekhov, c’est du Tchekhov –, il y a quelques ingrédients en plus. Ceux qui sont là devant nous à crier, à jeter du café sur la scène pour faire le décor d’un lac de campagne, ceux-là qui sont là devant nous à jouer à l’acteur qui joue à l’acteur dans la pièce de Tchekhov : tout ça et le décor et la scène et le public qui va avec, c’est du théâtre. On n’est pas en train de réciter, on ne cherche pas à faire du Tchekhov. On cherche à percer ce qui se passe dans le texte, quitte à le malmener. On n’est pas auprès du texte, on est auprès de ce qui s’y passe. Le texte est un pardessus qu’on transporte avec soi, en soi, par soi. On le piétine, on le malmène, on se le passe de bouche en bouche et de corps en corps. On est dans la mise à nu, et cette mise à nu traverse le corps du texte comme en dérive vers un ailleurs de la signification.

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« Seagull-Play » (« la Mouette ») | © Paulo Lacerda

Cette pièce tiraillée de digressions et de rudoiements réjouissants, qui sont autant d’interrogations, n’interroge rien d’autre que le processus même de création, au travers de ces deux gestes : le lire et l’écrire. Entre le lire et l’écrire, il n’y a pas d’écart. Le théâtre est la combinaison ouverte de l’écrit et du dit, conjointement liés au même acte de création. Si chacun y va de son interprétation personnelle, c’est que le texte est une machine vivante à l’intérieur même de l’espace scénique. Dans ce texte, il y a Tchekhov, il y a celui qui prend parole, il y a celui qui donne parole. Dans ce texte, il y a celui qui combine la parole au sens dans l’ouvert de la création. De l’ouvert et de la création : de l’ouvert du texte et de sa mise à nu dans l’interrogation permanente comme processus de création. Je ne lis pas, j’invente Tchekhov. Je ne dis pas ce qui se passe, je dis ce qui se passe à travers moi. Je fouille dans le texte. Je fouille ce qui dans le texte me parle et me traverse, je suis fouillée par le texte. Je parle du texte qui me parle : je suis agitée par la présence vivante de la parole dans cet élément vivant par qui s’avance le théâtre. Parce que le processus théâtral s’inscrit dans la permanence à jamais rejouée de la parole. Procès de création, ou processus – comment on joue une pièce.

Dans la Mouette d’Enrique Diaz, on insuffle un souffle, on donne la vie. Ou tout au moins, on donne ici l’évidence de la vivacité d’un texte de 1896. Pour montrer que rien n’est perdu ; rien, c’est-à-dire la vie. Ou le processus de la vie à l’œuvre dans cette vérité rejouée de la fiction qui travaille le théâtre comme partie intégrante de sa fascination pour le réel. Qu’est-ce qui se joue dans cette fascination pour l’interrogation permanente du texte, qu’est-ce qui se joue dans cette combinaison de l’ouvert, ouvert du texte (dans ce lien fictif de l’écrit et du dire), ouvert de la dimension scénique (rapport réel, fiction intimement liée au rapport scène-public) ? On est dans une démarche hasardeuse et qui tient de l’équilibrisme. On est dans le tenir ensemble de tout ce qui se joue à partir de la représentation théâtrale. On n’est plus dans la représentation, ou on y est au contraire cruellement. On essaie ici de rejoindre les deux bouts du réel et de la fiction comme présence vivante à soi du texte comme étant la vie même. On n’est plus au théâtre, ou le théâtre est ce dans quoi s’inscrit la vie.

Seagull-Play ou de la tentative de mettre des ponts entre la fiction jouée et la partie intégrante du réel à l’œuvre dans le processus d’une représentation théâtrale. À voir pour savoir, sachant que ce qui se joue dans chaque représentation a à voir avec l’œuvre érosive du réel dans la fiction du texte. Alors si l’acteur vous pose une question, sautez à pied joint sur la scène pour que ça recommence. 

Sandrine Deumier


Seagull-Play (la Mouette), d’Anton Tchekhov

Mise en scène : Enrique Diaz

Avec : Lorena da Silva, Emilio de Mello, Enrique Diaz, Felipe Rocha, Gilbero Gawronski, Mariana Lima, Isabel Teixeira

Scénographie : Afonso Tostes

Lumière : Maneco Quinderé

Costumes : Cello Silva

Musique : Lucas Marcier, Rodrigo Marçal (Arp. X Studio)

Direction du mouvement : Cristina Moura

Vidéo : Daniela Fortes, Enrique Diaz

Régie plateau : Marcos Lesqueves

Régie lumière : Leandro Barreto

Régie son : José Ricardo dos Santos

Régie surtitrage : Thierry Tremouroux

Traduction surtitrage (du portugais vers le français): Angela Leite Lopes

Projet de : Emilio de Mello, Enrique Diaz et Mariana Lima

Production : Emilio de Mello, Enrique Diaz

Assistant de production et de tournée : Thierry Tremouroux

Diffusion : Made In Productions

Co-production : La Ferme du Buisson, Scène nationale de Marne-La-Vallée

Société productrice : Centro de Empreendimentos Artisticos Barca Ltda

Avec le soutien de : Correios, electrobras, Funarte-Petrobras

Avec l’aide de : l’ONDA pour la traduction

Théâtre Garonne • 1, avenue du Château-d’Eau • 31300 Toulouse

Réservations : 05 62 48 54 77

Contact@theatregaronne.com

www.theatregaronne.com

Du 23 au 27 octobre 2007 à 20 heures ou 20 h 30

Durée : 1 h 40

19 € | 15 € | 11 € | 9 € | 6 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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