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26 octobre 2007 5 26 /10 /octobre /2007 01:18

Pourquoi aller (encore) voir « le Cid » ?

 

Tous les jours, la publicité et la politique nous inondent d’« histoires » toutes mieux agencées, et plus lisses, les unes que les autres. Peu à peu, l’action de « raconter une histoire » perd, de ce fait, toute valeur artistique. Tout se passe comme si le « raconteur d’histoires » n’était plus, aujourd’hui, ni l’artiste ni l’homme de théâtre, mais le directeur de marketing. D’ailleurs, les pièces des auteurs contemporains se construisent comme en contrepoint de ces histoires bien ficelées que l’on nous sert au quotidien. Voulant dénoncer ce phénomène, et étant sensibles au fait que nous avons l’impression que tout nous échappe dans ce monde qui marche à un rythme effréné, les pièces contemporaines se veulent, au contraire, de plus en plus décousues et libres d’interprétations. Ainsi, nous nous retrouvons, nous, spectateurs, comme contraints de nous demander s’il est encore possible, de nos jours, de « raconter des histoires » au théâtre. Beaucoup d’œuvres du répertoire trouvent pourtant leur légitimité artistique grâce aux histoires dans lesquelles elles se proposent de nous embarquer. Peut-on encore monter ces pièces ? Ont-elles encore des choses à dire sur notre monde ? Ont-elles encore des choses à nous dire ? Les pièces classiques sont-elles véritablement de vieilles choses éternellement jeunes ?

 

Telles sont les questions que je me pose sur le chemin du Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, où je vais voir le Cid de Corneille monté par Alain Ollivier.


Noir. Des pas. « Elvire, m’as-tu fais un rapport bien sincère ? / Ne déguises-tu rien de ce qu’a dit mon père ? » Dès l’entrée des comédiennes sur le plateau, nous nous retrouvons comme propulsés dans un atelier d’artiste, qui pourrait être celui de Vélasquez. Les acteurs, vêtus de somptueux costumes d’époque, évoluent dans une cage de scène tout en longueur, entièrement recouverte de bois. Sur ce plateau nu, les lumières créent de magnifiques effets de clairs-obscurs. Nous avons véritablement l’impression de voir, sous nos yeux, s’animer les plus grands tableaux du Siècle d’or espagnol.


Portée par des acteurs de qualité, la pièce se mesure à l’ampleur de leurs mouvements, au rythme des alexandrins. Je ne peux que m’incliner très bas devant Bruno Sermonne et Philippe Girard, qui donnent une dimension incroyable aux rôles des deux pères de la pièce. Je dois avouer aussi que je me suis laissé fasciner par John Arnold (premier roi de Castille). Celui-ci nous donne à voir un Don Fernand complètement désabusé face aux perpétuelles querelles que se livre son entourage. Il en vient à nous faire sourire de la situation inextricable dans laquelle se sont enfermés Chimène et Rodrigue. Grâce à son jeu et à sa diction très particulière, la pièce, souvent traitée comme une tragédie, redevient une tragi-comédie. Dans laquelle le personnage du roi retrouve un rôle de premier choix dans la destinée des deux jeunes héros, interprétés par Claire Sermonne et Thibaut Corrion.


le-cid-fw.jpg

 

Claire Sermonne dessine pour nous sur le plateau une Chimène dure, fermée, comme portée à son point de rupture, mais qui, sans cesse, refuse de se laisser aller au désespoir. Son jeu est proche de celui d’une princesse de Clèves, qui, écrasée intérieurement par la douleur, refuse à tout prix de trahir les tourments qui l’obsèdent. Peut-être ce choix de jeu est-il un peu trop obstiné, parce qu’à certains moments, on cesse malheureusement de croire à sa douleur… À ses côtés, Thibaut Corrion nous présente un Rodrigue jeune, sensible, fou, et ardent ; un Rodrigue qui se laisse aller à ses émotions alors que Chimène, elle, les retient. Son jeu est éblouissant. Et, pour notre plus grand plaisir, son accent chantant se laisse entendre jusque dans les intonations de ses alexandrins.


La mise en scène simple et épurée d’Alain Ollivier laisse entendre la clarté de la langue de Corneille et la beauté des sentiments qu’elle exprime. On se laisse complètement charmer et emporter par cette histoire un peu trop bien léchée, où l’amour et l’honneur s’affrontent.


Si je me demandais, en allant voir la pièce, si l’on pouvait encore me raconter des histoires au théâtre, je sais maintenant que je peux me répondre que « oui », c’est possible. Seulement faudra-t-il me raconter des histoires avec génie pour que j’accepte de rentrer dans le jeu d’une certaine passivité… 


Sara Roger

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Cid, de Corneille

Adaptation et mise en scène : Alain Ollivier, assisté de Malik Rumeau

Scénographie : Daniel Jeanneteau, assisté de Mathieu Dupuy

Lumière : Marie-Christine Soma, assistée d’Anne Vaglio

Costumes : Florence Sadaune

Maquillages et coiffures : Catherine Saint-Sever

Conseil technique : François Rostain

Théâtre Gérard-Philipe, C.D.N. de Saint-Denis • 59, boulevard Jules-Guesde • 93207 Saint-Denis cedex

Administration : 01 48 13 70 10

Renseignements et réservations : 01 48 13 70 00

info@theatregerardphilipe.com

Du 15 octobre au 15 novembre 2007

Du mercredi au samedi à 20 h 30, mardi à 19 h 30, dimanche à 16 h

Relâche les lundis et le samedi 20 octobre 2007

20 € | 15 € | 10 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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