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22 octobre 2007 1 22 /10 /octobre /2007 20:38

Une suite sur le retour
d’un homme


Par Éric Demey

Les Trois Coups.com


Et Philippe Minyana, qu’est-ce qu’il devient ? Philippe qui ? Minyana. Minyana. Ah oui, l’auteur moderne des années 1980. Postabsurde. Un brin formel. Tu parles comme dans un livre. C’est ça. Il paraît qu’il est au programme du bac maintenant. C’est qu’il est mort alors ?! C’est qu’il est mort. Alors ?!

Suite 1, comme son titre l’indique, n’a pas eu de précédent. C’est une suite sans précédent. Une histoire sans suite en fait, puisqu’il s’agit de revenir en arrière. La pièce a été publiée en 2003. Un homme est de retour. Ses amis l’attendent. Ils l’interrogent. Quelle est donc la suite de son histoire ? Qu’a-t-il fait pendant son absence ? Qu’est-il devenu ? Ses amours ? Son travail ? Sa santé morale ? Et cette maison dans laquelle il habitait et où l’on se sentait si bien ? Il faut remonter le fil. La pièce commence à l’envers.

Les questions pleuvent. Mitraillent Joachim. Un alter ego de l’auteur ? Mécaniques, répétitifs, ses amis débitent leurs répliques et le pointent du doigt. Ils tapotent. Se grattent. S’impatientent. Ponctuent leurs propos de gestes démonstratifs. Quand va-t-il avouer ? Que s’est-il passé ? A-t-il eu un « passage à vide » ? Écrivait-il ? Et sa maison, c’est dommage qu’on ne puisse plus y aller. Plus qu’une suite, c’est un staccato, de l’opéra, comique. Plus que des retrouvailles, un procès. Parfaitement chorégraphié. Une chorale policière, où les mots petit à petit se vident de sens et deviennent des sons orchestrés. Les personnages, des instruments. Les acteurs, remarquables, sont vifs, précis et piquants, comme des archets.

suite-no1-fw.jpg

 © Pierre Planchenault

Pour autant, cette suite ne pousse pas Joachim à la fuite. Il s’est déjà mis à table, il acceptera de parler. De la fugue, la pièce garde cependant la structure : variations et entrelacements de lignes mélodiques. Neuf séquences cadencent la pièce. Quatre repas et cinq conversations. Quand le procès cesse, c’est un bébé qui entre sur scène. Hilarant. Il lève les bras en riant à chaque fois qu’on le chatouille. Et on ne parle plus à Joachim, mais on parle tous ensemble. Des amis, des proches et de ceux qu’on a perdus de vue. Enfin, on parle.

Enfin, on parle… mais rien ne s’échange. Un vieil ami « bidouille », l’autre « publie chez Plon », un troisième parvient « à se dépatouiller ». Chaque destin est renvoyé à sa banalité, chaque mot à son inanité, chaque nouvelle glisse, et rien ne retient l’attention des commensaux. On est bien tous ensemble, mais chacun chez soi. Enfermé.

La mise en scène de Frédéric Maragnani a trouvé un très bel équilibre. Entre le jeu formel, le travail sur la théâtralité, l’exigence de sens, la faculté d’amuser, la pièce fait son chemin et rebondit sans cesse. Rien ne s’use. Ce qui pouvait devenir procédé est aussitôt renouvelé. L’intérêt est partout. Les effets discrets, multiples et variés. Dans l’interprétation plus particulièrement, on s’étonne tantôt de la précision des comédiens et tantôt de leur expressivité. Et à peine goûte-t-on la rigueur de leurs gestes et de leurs adresses qu’on se régale de leur inventivité (le quatuor féminin est plus particulièrement magistral). La pièce flirte avec l’absurde, puis s’échappe dans la légèreté, fricote avec la satire et reprend une certaine gravité. Et quand survint la fin, on attendait la suite. Suite 2, 3. Elles existent. Minyana est bien vivant. Et il se porte très bien. Merci, M. Maragnani. Merci. 

Éric Demey


Suite 1, de Philippe Minyana

Travaux publics-Cie Frédéric-Maragnani • 23 rue Couvent • 33000 Bordeaux

http://fmaragnani.free.fr

Mise en scène : Frédéric Maragnani

Avec : Cécile Druet, Adeline Jondot, Sarah Leck, Sébastien Lesault, Marine Pedeboscq, Joachim Sanger (les comédiens font partie du dispositif Geiq)

Lumières : Gilles Govaerts

Régie générale, lumières, plateau : Vanessa Lechat

Assistants plateau : Florian Montas, Marie-Christine Mazzola

Son : Samuel Loison

Images : Jérémie Samoyault

Collaboration chorégraphique : Faizal Zeghoudi

Musiques : Requiem for a drum (Doctor Flake), Dana espanola nº 5 « Andaluza » (London Symphonic Orchestra)

T.N.T.-Manufacture de chaussures • 226, boulevard Albert-Ier • 33800 Bordeaux

05 56 85 25 72

Du 15 au 19 octobre 2007 à 20 h 30

Durée du spectacle : 1 heure

10 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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