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14 octobre 2007 7 14 /10 /octobre /2007 18:10

Les cœurs s’emmêlent

 

Le Glob Théâtre donne en ce moment des représentations de « Juste la fin du monde », de Jean-Luc Lagarce. Une pièce aujourd’hui au programme des terminales littéraires. De quoi débattre en classe.

 

juste-la-fin-du-monde-fw.jpg« Les enfants, à table ! » La petite famille se met en place, sur l’écran. Les enfants sont encore petits, les adultes, encore jeunes, c’est un repas comme ils en connaîtront des milliers, ensemble, soudés autour de la longue table de bois. Ça bouge, ça remue, c’est gai et ça dévore, toujours ensemble, c’est content d’être là et de partager ce moment de convivialité. Ce « les enfants, à table ! », ce n’est pas l’homme seul qui apparaît petit à petit, en chair et en os, assis à cette même table en avant-scène qui l’oubliera de sitôt. « Les enfants », ce sont lui et ses deux frères et sœurs, cette phrase est prononcée par sa mère, son père aura disparu un jour, comme lui.


Car voici des années qu’il n’est pas venu, l’homme seul. Qu’il n’a pas refait surface au centre de la table, qu’il n’a pas donné de nouvelles, ou si peu, si mal. Qu’il n’en a pas pris non plus. Les enfants, ses neveux cette fois, ont grandi. Sa belle-sœur sera prompte à lui en parler. Mais « arrête avec ça ! » répond son compagnon, le frère de l’homme seul, « tu ne vois pas qu’il s’ennuie ? ». Et tout dérape, sur cette phrase de peu, sur cette impression qu’on croyait évidente, tout part en éclats autour de la table. La sœur s’en mêle. La mère s’en mêle. Les cœurs s’emmêlent. L’homme seul a beau justifier, nier, il est donc censé s’ennuyer après tout ce temps passé ailleurs, toujours ailleurs, loin si possible.


C’est qu’il est revenu annoncer une grande nouvelle, qu’il n’entendra peut-être jamais ces voix qui s’étaient tues, il est venu faire ses adieux, renouer avec ce lien déjà effiloché, traverser une dernière fois le salon vieillot, passer un moment seul à seul avec sa sœur, la seule à vivre sa vérité crânement dans cette famille quelconque, où l’on ne s’entend pas, où l’on ne s’écoute qu’à peine.


Cette journée de fête s’enlise et s’envenime autour de la longue table. Sans compter les apartés (scènes avec le sofa, le frigo, la lampe, la terrasse, l’établi). « Je ne comprends rien » avoue le frère, je ne comprends rien à tes histoires. » Échec de la tentative de complicité. « Je partirai avec ma sœur et je l’épouserai ». Cette sœur qui s’est faite si belle pour venir à sa rencontre, qui lui propose un instant de tendresse, le seul peut-être malgré l’atmosphère joyeuse et attentionnée qu’aurait souhaité la mère. Et ce dimanche, « qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente », qui s’éternise.


Je suis à l’écoute des réactions autour de moi dans le public. Je me dis qu’il va falloir être raisonnable. Tout ceci n’est qu’une question de goût. Je ne dirai pas certaines choses, ou du moins j’essaierai de les tourner au mieux. Je regarde, aussi, à la dérobée. Le visage d’un de mes amis est à la fois tendu de concentration et heureux. Il suit, manifestement. L’autre, un peu à l’égal du mien, se demande combien de temps encore ça va durer. Le public réagit, souffle avec le texte, respire avec cette famille qui ressemble à toutes les familles dans lesquelles le langage n’est pas chose aisée. Et ce n’est pas peu dire.


Je vais donc essayer d’être la plus objective possible. Car, de qualités, ce spectacle n’en manque pas. Côté « plus », une compagnie motivée, engagée dans son travail, l’urgence de jouer comme celle de vivre. Sur ce point, aucun doute. De beaux tableaux dans une mise en scène semi-réaliste, un écran vidéo (obligatoire), mais aussi une installation en doublon de la table qui apparaît en miroir, effet saisissant, magnifique. Un texte riche, très riche, qui tente de cerner l’indicible de la distance et de l’éloignement volontaire, exil de l’homme seul face à sa famille, qui semble avoir grandi avec naturel dans cette ambiance un peu creuse, un peu dégarnie, comme une calvitie dont on ne se décide pas à achever la tonsure.


Mais… Côté « moins », une diction parfois un peu trop « théâtrale » (un comble !), une mise en scène semi-réaliste là où c’est le « semi-»  qui m’intéresse, un texte un peu long. Revers de la médaille en somme, mais je tiens à préciser que c’est vraiment une affaire d’habitude de spectateur, une histoire d’a priori sur ce que l’on aime voir ou pas. Je préfère l’explosif, l’absurde, le magique. C’est un fait. Tout ceci reste un peu trop classique à mon goût. Mais en discutant à la sortie, l’un de mes amis me confirme son bonheur d’avoir assisté à cette pièce sourde, vengeresse, toute de déliquescence. Certains passages, plus audibles que les autres, qui résonneront en effet longtemps (l’établi, la chaise longue, la table en miroir).


Mais Lagarce apprête un peu trop sa langue pour moi. Par moments. Je décroche à l’un des monologues de la mère. Je reviens au mot « errer », ce projet de vie asséné comme une vérité absolue. Errer… Ce spectacle possède ce charme que l’on peut s’y promener, accrocher son regard ailleurs que sur l’action principale, trouver sa place dans ce « huis clos » et sa bande sonore de pendule, de grillons, de temps qui passe. Avis tout en demi-teinte donc, comme ce travail subtil, volontaire, qui prête à discussion et laisse sa trace dans nos esprits encombrés de ce quotidien qui lui ressemble étrangement… 


Alexandra Fritz

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Juste la fin du monde, de Jean-Luc Lagarce

Cie La Nuit venue • 17, rue Bouquière • 33000 Bordeaux

05 56 52 21 04

Contact : lanuitvenue@orange.fr

Mise en scène et direction artistique : Gilles Lefeuvre

Assistant à la mise en scène : Dominique Unternher

Avec : Laëtitia Andrieux, Emma Trarieux, Bénédicte Chevallereau, Jean-Stéphane Souchaud, Gilles Lefeuvre

Arrangements intermède : Brice Quenouille

Création son : Jean-François Ciutat

Scénographie et costumes : Catherine Cosme

Constructions décors : Luc Moreau

Machinerie et accessoires : Xavier Moreau

Vidéo : Grégory Martin et Célie Alix pour Les Dessous de la balançoire

Acteurs vidéo : Emma Trarieux, Frédéric Arp, Théo Poncé-Ludier, Jérémy Rabaud

Lumières : Bruno Gautron

Glob Théâtre • 69/77, rue Joséphine • 33000 Bordeaux

05 56 69 06 66

www.globtheatre.net

Du mardi 9 au samedi 20 octobre 2007 à 20 heures ou 21 heures

Tous publics

Tarif plein 12 € | tarif réduit 8 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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