Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 octobre 2007 1 08 /10 /octobre /2007 19:03

Six cubes magiques

pour une caricature contemporaine

 

Parmi les évènements attendus de cette rentrée théâtrale parisienne, nul doute que la nouvelle création de John Malkovich occupe une place majeure. On connaît la recette de ces projets, qualifiés avant même d’avoir vu le jour d’évènements… Énorme production, rappel battu avec force déploiement de tambours et trompettes médiatiques très en amont de la première, têtes d’affiches issues de la médiocratie, jusque dans l’excès d’user de chroniqueurs « pipole », dont on sait qu’une partie du public au moins ne viendra que pour les voir jouer aux acteurs. Depuis quelques années, nous avons été à bonne école, constatant, impuissants, l’explosion des transferts des plateaux de la télé-réalité à la scène. (À la Seine, nous aurait sans doute parfois mieux convenu !)

 

Autant dire qu’il serait absolument malhonnête de ma part de prétendre y être allé sans a priori. Dès juin, j’avais entendu parler du décor qui se construisait doucement dans un atelier de Villepinte, spécialement loué pour l’occasion. Personne ne saurait ignorer le conflit qui fait rage dans le théâtre contemporain entre fond et forme, public et privé. La herse pudibonde se dresse ça et là pour dénoncer la menace identifiée d’une spectacularisation outrancière du théâtre au risque de l’étouffer, comme les serpents d’Héra devaient le faire avec le petit Hercule… À l’avènement du cinématographe déjà, Pagnol prononçait son oraison funèbre… Depuis, il est communément admis que notre cher théâtre n’en finit plus d’agoniser… Et pourtant, dans le même temps, on constate que la création théâtrale française ne s’est jamais aussi bien portée… Quantitativement tout au moins.

 

Parce qu’on ne pourra tout à fait nier l’indigence de certaines productions privées ou, a contrario, l’hermétisme empesé de certaines créations subventionnées, qui, les unes comme les autres, participent à entretenir les positions tranchées et la complaisante justification de cette posture de chiens de faïence, dans laquelle, chacun pour des raisons qui lui sont propres, tend à convaincre de sa probité sans tache…

 

Et sans doute que ce Good Canary, comme son héroïne, cristallise à lui seul tous les symptômes de cette époque : gigantisme du décor, indigence du texte, têtes d’affiche archipopulaires et battage médiatique à sens unique. Pourtant, et peut-être malgré lui, ce spectacle recèle en son sein les molécules fondamentales à l’élaboration d’un antidote.

 

Indigence du texte, écrivais-je un peu plus haut. Pour le moins, et on pourra toujours m’opposer le prétexte de la traduction, ou m’expliquer que se retrouve là la force d’efficacité (quel mot obscène que celui-ci !) de l’écriture américaine… Certes, nous sommes bien dans le procédé scénaristique anglo-saxon : simplisme et caricature ; pauvreté de la langue, qui ne s’en tient qu’à rendre compte de données informatives au service d’une histoire. Histoire dont les fondements psychologisants relaient la pensée cognitivo-comportementaliste qui sévit outre-Atlantique, construisant une structure en champ clos, un entonnoir auquel le personnage principal, pas plus que le grain qu’on déverse dans le gosier de l’oie qu’on gave, ne saurait échapper. Bien sûr, ce fondement produit quelques vérités. Des vérités de surface qui découlent de ce couple infernal problème/solution, décliné ici sur le mode causes/conséquences identifiables sans trop d’effort par le spectateur. Quête de l’explication, souhait absolu de trouver cette réponse si nécessaire pour ne pas vaciller sur le socle de ces petites certitudes factices qui nous tiennent dans le « bon sens » sur l’autoroute de la vie. Comme s’il en existait un, de « bon sens » justement !

 

Et qui permet de compatir sans se mouiller, de plaindre sans que la catharsis ne soit jamais convoquée, ou de n’en convoquer qu’une seule malheureusement, celle qui étrangle et noie le spectateur, le renvoyant indéfiniment à sa propre nuit en lui interdisant tout espoir de sortie… (1)

 

Et la critique sociale dans tout ça ? Certes, on pourra toujours, là aussi, s’ébahir des portraits corrosifs d’éditeurs (S. Boucher et J.-P. Muel) replets, petits porcelets infatués dégoulinants de prétention, incultes, assoiffés de « coups à faire », en quête de croustillant, de salace, de porno : du trash qui choque et fait frémir la ménagère de moins de cinquante ans ou le libidineux houellebecquien actionnant ainsi le levier de leurs porte-monnaie… ou celui de l’obséquieux et aigri critique littéraire (José Paul) que l’on verra chercher sa rédemption auprès de l’écrivain qu’il aura précédemment blessé… Sans parler de la bimbo femme-objet (B. Dessombz.), dont la rencontre fugace avec l’héroïne ouvrira le chemin vers la lumière de la révélation de sa misérable existence…

 

Bien, donc nous voici enfin investis de la connaissance : la drogue est un fléau, la vénalité aussi, le monde est plein de salauds et d’oies blanches innocentes, que l’on viole et torture dans l’impunité générale… Évidemment, peut-être y a-t-il encore en ce bas monde quelques enfants de moins de cinq ans ignorant encore ces cruelles vérités ! Malheureusement, ces derniers ne vont pas au théâtre à ces heures indues, et lorsqu’ils seront en âge, il y a fort à parier qu’ils en auront appris quelque chose, par la télé, les copains, Internet ou les jeux vidéo. Sauf que pour une bonne part d’entre eux, là aussi, personne n’aura eu l’obligeance de leur montrer qu’il existe des issues…

 

good-canary2-web.jpg

 

Ou comment en croyant dénoncer, on participe à entretenir la propagation du désastre, la prophétie apocalyptique d’un cynisme devenu roi indéboulonnable du monde, ce qui conforte encore un peu plus, si nécessaire, l’individu con-vaincu qu’il n’y a rien d’autre à faire si ce n’est à poursuivre dans son jusqu’au-boutisme mortifère…

 

Un propos remarquable tout de même, fugitivement abordé malheureusement, que l’écriture n’est en rien une thérapie, au contraire même parce qu’elle oblige à l’insupportable de la non-duperie, qu’elle force tout écrivain à fourrager indéfiniment ses propres blessures et que seul, sans doute, celui qui possède déjà son issue peut durablement y survivre.

 

Et qu’on ne me dise pas sévère avec cette pièce jouée sur les grands boulevards. Il ne s’agit pas ici d’une satire tirée à gros traits, où les maris sont cocus, leurs femmes tout autant, et le con, l’attraction malgré lui des dîners en ville. Je ne confonds pas les genres, pas plus que je n’attends d’un SAS qu’il me révèle le nouveau théorème de philosophie politique qui sauvera le monde…

 

J’y suis allé avec un véritable intérêt pour le sujet, avec la soif de voir et d’entendre ce que Zach Helm avait à me dire de la douleur à être et la manière dont ça s’articulait pour son héroïne. Je suis sorti plus en colère que déçu…

 

Pourtant, écrivais-je au début de ce papier, cette création porte en elle ses propres anticorps. Des comédiens qui s’en tirent avec justesse et force, particulièrement Cristiana Réali, qui campe une écorchée vive à qui son auteur n’a à peu près rien épargné des tares contemporaines, et qui reste crédible de bout en bout, malgré la saturation de symptômes dont elle est affublée. Un décor absolument génial, six cubes magiques (P.-F. Limbosch.) qui participent très largement à sauver du désastre cette caricature contemporaine et, ce, sans doute grâce au talent incontestable de John Malkovich, qui use à merveille des prouesses technologiques mises à son service. Un écrin visuel (C. Grelié) et sonore (N. Errera et A. Wizman) qui frise le génie, au point que j’en venais à me dire que le cinéma ne saurait rien apporter de plus à cette histoire. Au contraire, probablement.

 

 

Il n’y a que pour Ariel Wizman que l’on souffre tant le texte qu’il doit  servir et le personnage qu’il incarne sont très très loin d’être à la hauteur de l’annonce qui nous en a été faite. Je finis même par penser qu’il eût été plus judicieux de le laisser inventer totalement son personnage, presque certain qu’il est, nourri de sa longue expérience de chroniqueur des milieux interlopes, en mesure de dresser un portrait beaucoup plus juste, beaucoup plus fin et beaucoup plus complexe que celui qu’il incarne.

 

Je suis sorti de ce spectacle continuant pourtant à nourrir cet espoir de voir un jour les moyens du théâtre privé mis au service de l’exigence. Ce théâtre privé qui risque de devenir un des derniers espaces de liberté véritables dans cette société de plus en plus corsetée, où l’évaluation est devenue maître-mot. Comme je continue de croire que ce désir n’est pas une utopie, qu’il peut être atteint, qu’il doit l’être, parce que les spectateurs français ont soif de théâtre. Croire que soit préservé cet espace unique, seul capable aujourd’hui d’échapper aux dérives de la massification consubstancielle aux autres médias ; lieu de rencontres et de partage, lieu où peut continuer à s’entreprendre ce long travail d’élucidation des mécanismes contemporains qui est indispensable à notre évolution et peut-être même à notre survie… 

 

Franck-Olivier Laferrère

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


(1) http://www.dailymotion.com/video/x31bk7_good-canary


Good Canary, de Zach Helm

Adaptation de Lulu et Michael Sadler

Théâtre Comedia • 4, boulevard de Strasbourg • 75010 Paris

Réservations : 01 42 38 22 22, du lundi au samedi de 11 h à 18 h

Tarifs : 67 € | 50 € | 40 € | 30 € | 17 €

http://www.theatrecomedia.com/

Mise en scène : John Malkovich

Avec : Cristiana Réali, Vincent Elbaz, Ariel Wizman, José Paul, Jean-Paul Muel, Stéphane Boucher, Bénédicte Dessombz

Décors : Pierre-François Limbosch

Costumes : Caroline de Vivaise

Effets spéciaux et lumières : Christophe Grelié

Musique originale : Nicolas Errera et Ariel Wizman

Partager cet article

Repost 0
Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Mythologies 06/01/2008 09:50

Critique très intéressante. Je ne partage pas totalement votre séverité, mais certaines de vos analyses sont d'une pertinence rare. Pour cela merci.De mon côté (je vous invite à voir mon commentaire), je n'ai pas été convaincu par la pseudo-critique (mais vrai cliché) du milieu littéraire.Par contre, la réflexion sur l'existence me semble pertinente.Félicitations pour votre site et bonne continuation.

Rechercher