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7 octobre 2007 7 07 /10 /octobre /2007 18:00

Accords et désaccords

 

Michel Galabru et Gérard Desarthe, dans la peau de comédiens et metteur en scène oubliés, s’affrontent au cours de la répétition d’un spectacle susceptible de plaire à un hypothétique producteur, qui ne vient pas. Invectives, piques assassines, engueulades homériques font le menu de ces « Chaussettes, opus 124 », autant que des moments de répit où les personnages tentent, en les dévoilant, de faire face à leurs démons intérieurs, privés et professionnels. Plus amer que drôle, ce spectacle vaut surtout pour son irréprochable distribution.

 

chaussettes-web-copie-1.jpgQue peuvent bien avoir à se raconter deux comédiens lorsqu’ils ont pour unique dessein de convaincre un producteur qu’il leur reste assez d’énergie et de talent pour monter un spectacle musical de poésie, dans lequel ils convoquent la fine fleur des symboliques ? Moins motivés par la répétition de leur spectacle que par ce qu’il leur reste de vie, n’ont-ils pas finalement le besoin de parler plus que celui de jouer ? Seulement, voilà, la vie leur a forgé des caractères peu enclins à la souplesse. Et inévitablement de ces différences jaillissent des étincelles.


L’un est un vieillard cacochyme, acariâtre, aigri. L’autre plus jeune, metteur en scène de son spectacle, a des idées sur tout, mais surtout des idées hélas moins originales que totalement loufoques, au grand dam de son partenaire, peu décidé à se laisser embobiner dans ces délires abracadabrants.


Durant presque deux heures, ces deux personnages se livrent donc à un crêpage de moumoute en règle, chacun campant sur ses positions et peu décidé à lâcher du lest. De la répétition proprement dite, nous ne verrons rien. Pas un alexandrin du Bateau ivre ou de l’Albatros. Juste quelques notes de musique dès que les protagonistes se mettent vraiment au boulot. Or, c’est le moment où le rideau se baisse. Il se relève pour que se poursuive ce spectacle du non-spectacle, de la non-répétition, ce spectacle de la vie, des chamailleries inévitables lorsque deux personnes sont mis en présence et ont besoin de se prouver (à soi d’abord) qu’ils sont toujours même s’ils ont surtout été. C’est aussi l’occasion de parler du métier, avec ses flots de joies éphémères et d’amères désillusions.

 

Si le jeu du chat et de la souris, auquel se livrent avec inspiration ces deux immenses comédiens, prête parfois à rire, le fond demeure terriblement noir. Cette rencontre entre cette gloire déchue d’un cinéma oublié et ce théâtreux aux idées débiles est avant tout celle de deux handicapés de l’amour, de deux solitudes. L’un parle à son chat, seul témoin de sa déchéance ; l’autre tente de reprendre contact avec ses enfants pour ne pas passer le réveillon de Noël seul. Ce n’est pas la solitude simplement de l’acteur que Daniel Colas évoque, mais bien celle de l’homme, de son rapport à une société de plus en plus individualiste, au néant, à l’oubli. Alors, forcément, un partenaire, aussi rabat-joie soit-il, c’est la bouée de secours providentielle, c’est l’oreille que l’on n’attendait plus et à laquelle on va parler autant de la Mort du loup de Musset que de la température de l’eau pour faire correctement sa vaisselle, autant de Rimbaud que des trous dans les chaussettes. Tout est bon pour parler. Pour s’engueuler. Car s’engueuler, c’est vivre, c’est apprendre à se connaître, c’est finir par s’apprécier. « Accordons-nous » sont les deux derniers mots de la pièce. Ils résument parfaitement la seule chose qui compte vraiment lorsque deux êtres sont devenus tout l’un pour l’autre.


Cette mise en abyme du monde du théâtre bénéficie d’une mise en scène sobre mais efficace, sans grands artifices. Par une succession de saynètes, l’ensemble acquiert un rythme soutenu. On peut juste regretter que le texte ne soit pas plus percutant, plus précis, un tantinet plus ciselé. Sans ces deux comédiens, il n’est pas sûr qu’il aurait un tel relief. C’est un peu dommage, même s’il ne fait aucun doute que l’on vient pour eux avant tout et qu’ils y sont irréprochables. Desarthe fait merveille dans la retenue et la tolérance nonchalante à l’égard du colérique Galabru, sobre dans ses emportements, touchant dans ses bougonnements, qui masquent tant bien que mal un cœur blessé. Canalisé et magnifiquement épaulé par son cadet, l’inoubliable assassin de chez Bertrand Tavernier affiche une belle santé, qui fait oublier ses 83 printemps, quarante pièces et près de cent cinquante films. 


Franck Bortelle

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Les Chaussettes, opus 124, de Daniel Colas

Mise en scène : Daniel Colas

Avec : Michel Galabru, Gérard Desarthe

Création musicale : Emmanuel Herschon

Costumes : Brigitte Faur-Perdigou

Lumières : Daniel Colas

Théâtre des Mathurins • 36, rue des Mathurins • Paris VIIIe

01 42 65 90 00

www.theatremm.com

Réservations : 01 42 65 90 00

Du mardi au samedi à 21 heures, le samedi à 16 h 30, le dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 45

De 21 à 46 € (étudiants : 23 €, moins de 26 ans : 10 €)

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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