À corps perdus
Comment le corps peut-il vivre dans un espace hostile, régi par une dictature de la mobilité, de la consommation et du résultat ? Amorce de réponse avec « Mise au banc », une pièce traumatique sur le délire situationnel urbain, écrite et mise en scène par Frédéric Moulin.
Cœurs sensibles amateurs de romances bienséantes où belles dames et chevaliers se tournent autour avec l’air de ne pas y toucher, cette pièce n’est pas pour vous. Ici, les corps s’exhibent, sans fausse pudeur. Où ? Sur un banc public anti-SDF, c’est-à-dire spécialement conçu pour dissuader les passants de s’y allonger et prévenir ainsi toute déviance jugée « criminogène ».
Trois personnages – une vieille femme puante (l’underscore, indésirable) et un couple de citadins en latex noir (les verticalistes, actifs) – y incarnent une sorte de trinité déchue, prise au piège de la spirale empoisonnée du quotidien des grandes métropoles : bureau, métro, pub, ego, sexe, gadget et dodo. Assujettis à cet environnement, dont l’objectif ultime est d’inciter à la circulation, à la consommation et au résultat, leurs corps peu à peu se déshumanisent et s’instrumentalisent. Et le spectateur de tomber avec eux dans un gouffre de solitude et de désespérance, qu’illustre d’ailleurs magnifiquement le dernier tableau de la pièce : un couple de corbeaux surréalistes roucoulant sur le banc du crime…
© Agnieszka Lucza
Pour servir le texte, les comédiens – et notamment Olivia Dardenne, remarquable – non seulement jonglent sans cesse d’un registre à l’autre, mais chantent, aussi, et dansent, beaucoup. Un mélange des genres très moderne, qui, s’il peut laisser sur sa faim le spectateur plus classique amateur de performance d’acteur, correspond bien, néanmoins, au parti pris poétique de la mise en scène.
Pour sa première création, Frédéric Moulin a en effet choisi de suggérer, plutôt que d’affirmer. Puisant son inspiration chez George Orwell (1984), Pierre-André Taggieff (Résister au bougisme) ou encore René Girard (le Bouc émissaire), il évite en effet de tomber dans l’écueil de la critique ouverte du système en jouant plutôt sur la compilation visuelle et sonore de scènes et autres annonces publicitaires ou préventives, quotidiennement diffusées à l’adresse du voyageur urbain.
Projection noire, s’il en est, d’un xxie siècle privé de spiritualité, Mise au banc est ainsi une tentative par l’absurde et le burlesque d’interroger la conscience du spectateur sur sa vision d’un monde sécurisé et aseptisé, tel qu’il nous est aujourd’hui vanté et vendu. À noter, dans ce contexte, la symbolique forte du cadre même de la représentation : un quai de gare désaffecté aménagé en squat artistique. ¶
Pauline Lecuit
Mise au banc, de Céline Champinot et Frédéric Moulin
Cie La Truffe du loup
Mis en scène : Frédéric Moulin
Les verticalistes : Olivia Dardenne et Frédéric Moulin
Collaboration artistique : Martine Pontet
Lumières et assistance technique : Gildas Meslin
Chorégraphe : Séverine Chasson
Décor : Nuno Lopes Silva
Affiche : Nicolas Vadon
Administration : Franck Pey-Hugonin
Durée : 50 minutes + 10 minutes de projection
Le Florian • 1, rue Florian • 75020 Paris
06 16 07 30 60
21 et 22 septembre 2007
Acte 2 Théâtre • 32 quai Arloing • 69009 Lyon
04 78 83 21 71
Du 31 octobre au 11 novembre 2007
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« “Les Trois Coups”, c’est une pépinière de critiques. Ils sont acteurs, étudiants […], tous raides amoureux de théâtre. Une quarantaine à aller au théâtre et à écrire sur les spectacles. » Jean-Pierre Thibaudat, “Rue 89”, blog “Balagan”
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