Mercredi 26 septembre 2007

 

À corps perdus

 

Comment le corps peut-il vivre dans un espace hostile, régi par une dictature de la mobilité, de la consommation et du résultat ? Amorce de réponse avec « Mise au banc », une pièce traumatique sur le délire situationnel urbain, écrite et mise en scène par Frédéric Moulin.

 

Cœurs sensibles amateurs de romances bienséantes où belles dames et chevaliers se tournent autour avec l’air de ne pas y toucher, cette pièce n’est pas pour vous. Ici, les corps s’exhibent, sans fausse pudeur. Où ? Sur un banc public anti-SDF, c’est-à-dire spécialement conçu pour dissuader les passants de s’y allonger et prévenir ainsi toute déviance jugée « criminogène ».

 

Trois personnages – une vieille femme puante (l’underscore, indésirable) et un couple de citadins en latex noir (les verticalistes, actifs) – y incarnent une sorte de trinité déchue, prise au piège de la spirale empoisonnée du quotidien des grandes métropoles : bureau, métro, pub, ego, sexe, gadget et dodo. Assujettis à cet environnement, dont l’objectif ultime est d’inciter à la circulation, à la consommation et au résultat, leurs corps peu à peu se déshumanisent et s’instrumentalisent. Et le spectateur de tomber avec eux dans un gouffre de solitude et de désespérance, qu’illustre d’ailleurs magnifiquement le dernier tableau de la pièce : un couple de corbeaux surréalistes roucoulant sur le banc du crime…

 

mise-au-banc-web.jpg

© Agnieszka Lucza

 

Pour servir le texte, les comédiens – et notamment Olivia Dardenne, remarquable – non seulement jonglent sans cesse d’un registre à l’autre, mais chantent, aussi, et dansent, beaucoup. Un mélange des genres très moderne, qui, s’il peut laisser sur sa faim le spectateur plus classique amateur de performance d’acteur, correspond bien, néanmoins, au parti pris poétique de la mise en scène.

 

Pour sa première création, Frédéric Moulin a en effet choisi de suggérer, plutôt que d’affirmer. Puisant son inspiration chez George Orwell (1984), Pierre-André Taggieff (Résister au bougisme) ou encore René Girard (le Bouc émissaire), il évite en effet de tomber dans l’écueil de la critique ouverte du système en jouant plutôt sur la compilation visuelle et sonore de scènes et autres annonces publicitaires ou préventives, quotidiennement diffusées à l’adresse du voyageur urbain.

 

Projection noire, s’il en est, d’un xxie siècle privé de spiritualité, Mise au banc est ainsi une tentative par l’absurde et le burlesque d’interroger la conscience du spectateur sur sa vision d’un monde sécurisé et aseptisé, tel qu’il nous est aujourd’hui vanté et vendu. À noter, dans ce contexte, la symbolique forte du cadre même de la représentation : un quai de gare désaffecté aménagé en squat artistique.

 

Pauline Lecuit

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Mise au banc, de Céline Champinot et Frédéric Moulin

Cie La Truffe du loup

truffeduloup@free.fr

Mis en scène : Frédéric Moulin

Les verticalistes : Olivia Dardenne et Frédéric Moulin

Collaboration artistique : Martine Pontet

Lumières et assistance technique : Gildas Meslin

Chorégraphe : Séverine Chasson

Décor : Nuno Lopes Silva

Affiche : Nicolas Vadon

Administration : Franck Pey-Hugonin

Durée : 50 minutes + 10 minutes de projection

Le Florian • 1, rue Florian • 75020 Paris

06 16 07 30 60

21 et 22 septembre 2007

 

Acte 2 Théâtre • 32 quai Arloing • 69009 Lyon

04 78 83 21 71

Du 31 octobre au 11 novembre 2007

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